Analyse UFAPEC février 2019 par F. Baie

01.19/ Evolution du langage des jeunes : une variété linguistique participant à une construction identitaire ?

Introduction

En tant que parents, il nous arrive de ne plus rien comprendre au langage de nos adolescents. Une conversation entre nos enfants ou entre amis, une exclamation nous étant adressée, une élucubration de mots saisie au vol du style « Wesh ! », « C’est dar ! », « Abusé ! », « Cimer ! », « Balec ! », « Bail ! », « Chelou ! », « Askip ! », « Bedave ! », « Chiller ! », « Chanmé ! », « Seum ! » (voir annexe) nous renvoie à notre condition de « parent has been » ou de « parent largué ». Même si, rassurons-nous, nous ne sommes pas tous vraiment vieux, nos jeunes, par ce coup de fouet langagier, nous en donne immédiatement l’impression ! Quels enjeux sociétaux se cachent derrière ce langage des jeunes ? Ne pas pouvoir saisir les subtilités du langage et codes de nos enfants fait-il partie du processus de leur autonomie, de leur indépendance et de leur construction identitaire ? L’appartenance au groupe est-il un déclencheur de nouvelles pratiques langagières ? Les jeunes en se forgeant leur propre langage ne font-ils pas bande à part ? Les jeunes sont-ils capables de distinguer les différents contextes où ils peuvent utiliser la langue française et leur propre langage ? D’où vient ce langage qui nous paraît parfois insolite ? Ces langages tuent-ils la langue française ou, au contraire, la font-ils vivre ? Notre société a-t-elle besoin de nouveautés et de créativité y compris au niveau du langage ? Ce langage jeune constitue-t-il un « bonus » pour les interactions sociales ?

Construction identitaire et appartenance au groupe 

Les jeunes aiment s’identifier à leurs pairs en utilisant les mêmes mots, les mêmes expressions. Le mimétisme est présent dans le processus d’appartenance au groupe. Dans cette phase majeure de leur existence qu’est l’adolescence, les jeunes utilisent des pratiques linguistiques qui participent à la production symbolique de leur identité. Ces pratiques leur permettent de se distinguer des autres et de créer leur propre identité, de faire partie également d’un « clan » ou d’un « groupe ».

L’identité linguistique des « jeunes » répond à une triple exigence, ou à une triple signification. D’abord, il s’agit, pour eux, de se donner une langue, ou un système de communication et d’information qui leur soit commun et qu’ils puissent reconnaître au cours de leurs activités d’échange symbolique et de communication. Par ailleurs, il s’agit d’établir, ainsi, un système symbolique, on pourrait dire une « langue », qui leur soit propre, et qui se distingue, par conséquent, de la langue instituée comme système symbolique dominant d’information et de communication. Enfin, ces formes d’expression qui leur sont propres permettent aux « jeunes » de construire la dimension proprement linguistique de la culture et de la sociabilité qui leur sont particulières et dans lesquelles ils peuvent se reconnaître et se faire reconnaître de ceux qu’ils considèrent comme différents d’eux.[1].

Actes de langage, actes d’identité ?

Plutôt que de parler « d’un langage de jeune », il vaudrait mieux parler « des langages jeunes », car il y a autant de langages que de groupes. Le langage jeune dépend de nombreux facteurs et influences (milieu social, école, quartier…). Pour Jean-Pierre Goudaillier[2], professeur de linguistique, doyen de la faculté des sciences humaines et sociales-Sorbonne de l’Université René-Descartes (Paris V), qui a étudié un langage spécifique, celui des jeunes des cités françaises, le langage donne aux jeunes l’occasion d’avoir leur propre signature langagière. Pour lui, le langage permet aux jeunes des cités de signifier qu’ils appartiennent à un groupe et pas à un autre.

Pour ce linguiste, c’est très clair, les actes de langage sont de véritables actes d’identité correspondant à un processus qui comprend à la fois un mouvement d’identification (appartenance à un groupe) et un autre d’identisation (affirmation d’une spécificité)[3]. Pour lui, les pratiques langagières des jeunes participent à leur propre construction identitaire. Les adolescents ont toujours besoin de créer de nouveaux langages pour se reconnaître et être reconnus.

Les jeunes des cités, des banlieues, des quartiers de relégation, comme l’explique Jean-Pierre Goudaillier, ont besoin de se créer un langage à eux pour résister symboliquement aux rapports d’exclusion entretenus à leur égard (violence sociale, discrimination, racisme, ghettoïsation). On peut également comprendre que les jeunes issus des classes socio-économiquement défavorisées puissent trouver dans un langage spécifique une manière de faire « bande à part », d’appartenir à un groupe et d’ainsi obtenir une identité sociale positive.

La langue des cités est pour toute une jeunesse « oubliée » une manière d’affirmer son identité et de se démarquer des autres. Pour communiquer dans un groupe de pairs, il faut en effet un langage commun. Le parler des jeunes, avec ses diverses codifications, fonctionne comme signe d’appartenance à un groupe en révolte contre l’exclusion[4], affirment aussi Zouhour Messili et Hmaid Ben Aziza, membres de l’Institut des Sciences Humaines. Pour ces auteurs, le langage des jeunes participerait à une manière de s’affirmer et de s’opposer aux « dominants ».

Un langage pour se construire des clôtures…

Mais, au regard de ce qui précède, interrogeons-nous. Qu’est-ce qui pousse alors les jeunes qui ne vivent pas dans des cités, qui ne vivent pas dans des quartiers défavorisés, qui ne sont pas révoltés contre les injustices, les exclusions sociales, les dominations, etc., à utiliser aussi un langage spécifique ? Est-ce une manière pour eux de former également un clan, de faire bande à part, d’appartenir à un groupe ou de s’exclure d’autres groupes ?

On le constate, dans de nombreux milieux sociaux, qu’ils soient aisés ou moins aisés, les jeunes aiment parler différemment des adultes, jouer avec le langage, détourner les mots, argoter, reprendre des mots d’origine étrangère, prendre des accents, utiliser le verlan… Les jeunes s’amusent et se jouent de l’incompréhension totale des adultes. Les paroles des jeunes se différencient de la langue française apprise à l’école, elles s’écartent volontairement de la norme.

Un aspect à considérer également est le fait que le langage jeune se construit dans le cadre d’une interaction et que ce langage change en fonction de l’interlocuteur. Il semble que le vocabulaire utilisé par les jeunes participe à la sociabilité des jeunes. Ainsi, un seul et même locuteur se comportera différemment en fonction des interlocuteurs participant à l’interaction. Dans le cas qui nous occupe, le jeune ne s’exprimera pas de la même façon lorsqu’il s’adresse à ses pairs et lorsqu’il est en relation avec des adultes, dans une situation plus ou moins formelle, pour ne prendre que deux cas bien différenciés.[5]. Selon Silvia Pereyra-Palma[6], professeure de linguistique, le jeune se construit symboliquement des clôtures linguistiques.

D’où vient le langage. jeune qui nous paraît parfois insolite et comment se transmet-il ?

Certains mots et expressions de nos ados sont, pour nous, du « charabia »[7]. Mais d’où viennent-ils ? Assez curieusement, des mots issus du verlan des années 1990, ou d’un argot parfois ancien, sont toujours utilisés, mais de nombreux nouveaux termes sont apparus ces dernières années, voire ces derniers mois. Certains auront disparu des rues dans un semestre, quand d’autres semblent toujours très usités en dépit de leur ancienneté. Ces mots sont issus de contractions, de verlan (des mots dont les syllabes sont inversées, comme “chanmé” ou “laisse béton”), d’autres langues (anglais, arabe du Maroc ou d’Algérie, langues africaines), et ils contribuent à enrichir la langue française, et à marquer une époque. A noter que, parmi ces mots, il faut souvent noter une distinction entre ceux surtout utilisés à l’oral, et d’autres exclusivement à l’écrit – comprenez, sur les forums internet et les réseaux sociaux ou pour les SMS. Des SMS qui mériteraient un article à eux seuls tant ils entraînent chez certain(e)s une recomposition de la grammaire et, surtout, de l’orthographe[8]. Sur le sujet des codes et des SMS, un article de l’UFAPEC a d’ailleurs déjà été écrit[9].

Langage emprunté

Les jeunes empruntent donc des mots de vocabulaire parfois d’autres pays, ou parfois de classes sociales différentes. Le vocabulaire des banlieues et des cités a son succès parmi les jeunes des classes sociales moyennes ou plus aisées.

Pourquoi les jeunes qui ne sont pas exclus reprennent-ils les mots et l’accent des jeunes exclus de notre société ? Est-ce pour se donner un style ou est-ce parce que les différents langages se mélangent plus aujourd’hui qu’hier grâce, notamment, aux réseaux sociaux et à l’utilisation d’Internet ?

Il semble, effectivement, que les nouvelles technologies et les réseaux sociaux aient des effets sur la contagion lexicale et les pratiques de communication entre jeunes. D’autre part, Internet a fait très vite l’objet d’une appropriation par les pratiques symboliques des jeunes, ce qui a donné lieu à la naissance de nombreux sites et ce qui a entraîné une évolution certaine des pratiques de communication et d’information mises en œuvre par les « jeunes » dans les activités constitutives de leur sociabilité propre. Internet correspond à la sociabilité communicationnelle « jeune »[10].

Aujourd’hui, la langue française subit un éclatement certain en raison des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Réseaux sociaux où chacun peut s’exprimer beaucoup plus facilement. Pour Michel Francard[11], cette réalité s’exprime dans le domaine de l’écrit en particulier : "Jusqu’à présent le domaine de l’écrit était un domaine d’une langue très formelle et très académique. Les réseaux sociaux vous proposent des formes d’écriture qui n’ont plus rien d’académique mais qui ouvrent le champ de l’écrit à des tas de locuteurs, à des tas de francophones qui auparavant n’avaient pas ce medium" (…) Ce qu’il se passe, pour le linguiste auteur de "Vous avez de ces mots"[12], c’est que certaines personnes ayant toujours été confrontées au français académique sont aujourd’hui devant toute une série de messages qu’ils n’avaient pas l’habitude de lire. Ces mêmes messages peuvent heurter leurs habitudes grammaticales et leurs habitudes d’expression[13].

Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux permettraient donc une plus grande perméabilité entre les milieux sociaux. Les individus qui ne se fréquentaient pas auparavant (parce que issus de milieux sociaux différents) se fréquentent sans doute plus aujourd’hui en ayant peut-être pour conséquence l’évolution, l’invention, l’emprunt de certaines formes de langage. 

En surfant sur le net, et en y regardant des vidéos dans lesquelles leurs congénères s’expriment, les ados enrichissent leur vocabulaire. Ils peuvent également s’apercevoir de la pluralité et du changement du sens d’un mot ou d’une expression en fonction du groupe d’individus qui l’utilise et de son milieu culturel, social et économique.

Créativité lexicale

Les jeunes sont-ils créatifs au niveau de leurs pratiques linguistiques ? Il semblerait bien que oui. Le français, comme toute langue vivante, évolue en permanence, et la population jeune est particulièrement féconde en néologismes, et en nouvelles expressions[14]. Le vocabulaire des « jeunes » se caractérise par un élément majeur. Le premier est une intense créativité lexicale, qui correspond, à la fois, à la très rapide mutation et au très rapide renouvellement des concepts qu’ils mettent en œuvre, des institutions qui les structurent, des pratiques culturelles qu’ils engagent[15]. Le « verlan », par exemple, représente un véritable travail des jeunes sur la langue. Mais selon Jean-Paul Colin[16] , le verlan n’est pourtant pas neuf. Le verlan existe ainsi depuis le XVIIe siècle : dans les mazarinades, on disait déjà les Bonbours pour les Bourbons ! Il y a aussi des emprunts au vieil argot français - pensez au "daron", utilisé dès le XVIIIe siècle pour parler du maître et qui est aujourd'hui utilisé par beaucoup de jeunes[17].Les jeunes s’amusent également à détourner des éléments du système de la langue. Ce détournement se traduit par des transformations phonologiques, morphologiques, lexicales (aussi bien concernant la dénotation que la connotation des mots), mais aussi syntaxiques[18].

Ainsi, les jeunes bousculent le langage en lui apportant de nouveaux mots, de nouvelles façons de dire. Faut-il craindre cette créativité ? Les avis divergent. Françoise (prénom d’emprunt), maman de trois adolescents[19], affirme : A force de parler avec ce langage, avec un vocabulaire limité emprunté à leurs copains et aux émissions de télé-réalité, ils perdent l’usage de la langue française. 

Les auteurs Francis Combes et Patricia Latour ne sont pas de cet avis : Pour les grincheux, le coup de jeune que chaque génération apporte risque d’être un coup fatal porté à la langue. Mais il faut à ce propos retenir la distinction que font les linguistes entre langue et langages, ces derniers étant les divers usages qui peuvent être faits de la langue. Or, ces langages ne tuent pas la langue ; ils la font vivre. De plus, il n’y a pas un langage des jeunes, mais plusieurs, suivant les lieux et les milieux. Et que les barbons[20] se rassurent, le propre de la jeunesse étant de passer, il n’est pas sûr que toutes ses innovations langagières lui survivent[21].

Même s’il y a parfois des détracteurs qui craignent que ce langage réinventé par les jeunes puisse nuire à la langue française, cette manière originale de parler pourrait, à l’inverse, redonner du « peps » aux apprentissages et servir la langue française. En effet, partir de ce langage jeunes, prendre ce langage comme tremplin pour aborder la langue française, ses origines, ses influences, pourrait être une piste pour les pédagogues. Mettre ainsi l’enfant au centre des apprentissages, susciter de l’intérêt, en partant de lui, de ce qu’il connaît, de ce qu’il vit, de ce qu’il utilise comme langage semble être intéressant.

Dans le même sens, le Mémorandum de l’UFAPEC 2019 souligne qu’il faut davantage donner du sens aux apprentissages en redonnant aux jeunes le plaisir d’apprendre : Utiliser la confiance en soi de l'élève comme levier de ses apprentissages passe par une prise en compte de la pluralité des intelligences et des manières d'appréhender savoirs, savoir-faire et savoir-être. Au-delà des apprentissages de base, par définition essentiels à tous, il faut aussi permettre des découvertes à titre individuel, susciter l'intérêt et la curiosité en fonction des affinités de chaque enfant[22].

Conclusion

Nous l’avons vu, le langage, à chaque fois réinventé par les jeunes, est bien le signe d’une créativité, mais il est également le signe d’une envie de s’éloigner de la norme, de se construire une identité et d’adhérer à un groupe. La cohésion sociale des jeunes se marque par l’utilisation d’un langage spécifique, quel que soit le milieu social. Dans tous les milieux, utiliser un langage spécifique permet de se démarquer par rapport à la société, par rapport aux autres groupes, par rapport aux adultes, par rapport à la famille, par rapport aux parents, etc.

Le langage des jeunes participe donc à un enjeu important, car il permet à nos enfants d’être actifs, créatifs, sociables et en interaction sociale avec les autres. Notre société a, en effet, besoin de citoyens communicateurs, solidaires et libérateurs.  

En tant que parents, nous ne saisissons pas toujours les subtilités langagières de nos enfants, mais ce n’est sans doute pas plus mal, car cela fait aussi partie du processus de leur autonomisation, de leur indépendance et de leur construction identitaire. Nous pouvons également nous réjouir de voir qu’en partie, grâce aux réseaux sociaux, certaines barrières entre les classes sociales semblent se briser. L’évolution de la langue en témoigne. La langue française vit, elle n’est pas statique. Dans la bouche de nos ados, elle nous bouscule et nous fait souvent rire ! Nos enfants sont ainsi les acteurs créatifs de cette évolution. « YOLO[23] !», vous diront-ils.

 

 

France Baie

 

 

[3] Idem

[4] https://journals.openedition.org/cdlm/729 -lien vérifié le 14 novembre 2018

[5] https://journals.openedition.org/pratiques/2853 - lien vérifié le 18 novembre 2018

[7] Charabia : langage ou style bizarre, incorrect, ou qu’on ne comprend pas. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/charabia/14706 - lien vérifié le 8 janvier 2019

[9] BAIE F, Nos adolescents ont-ils des codes ?, Les Parents et l’Ecole, Revue Les Parents et l’Ecole N°57 – 2008 -  http://www.ufapec.be/files/files/parents_ecole/pe57.pdf -lien vérifié le 14 novembre 2018

[11] Linguiste et professeur émérite à l’UCL

[12] https://www.racine.be/fr/vous-avez-de-ces-mots -lien vérifié le 14 novembre 2018

[16] Auteur du "Dictionnaire de l'argot français et de ses origines" (Larousse)

[17] « Le verlan existe depuis le XVIIe »  in « Le Monde », 28 septembre 2007 https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/09/28/le-verlan-existe-depuis-le-xviie-siecle_960662_3224.html - lien vérifié le 18 janvier 2019

[18] https://journals.openedition.org/pratiques/2853 - lien vérifié le 17 novembre 2018

[19] Interview effectuée par France Baie, le 8 janvier 2019.

[20] Homme d’un âge plus que mûr. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/barbon/7972  lien vérifié le 8 janvier 2019

[21] https://www.humanite.fr/le-langage-des-jeunes-572133 - lien vérifié le 12 novembre 2018

[22] Mémorandum UFAPEC 2019, p.42 - janvier 2019 - http://www.ufapec.be/nos-analyses/memorandum-ufapec-2019.html - lien vérifié le 8 février 2019

[23] YOLO : « You only live once ! » – On ne vit qu’une fois ou Carpe Diem !

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