Analyse UFAPEC 2009 par B. Loriers

17.09/ Le rite de passage dans nos sociétés contemporaines : l’exemple du baptême étudiant

Constat

Le fonctionnement de notre société moderne est basé sur le rationnel, la technique, l’efficacité. Dès lors, laisse-t-on encore une place pour le rite? Paradoxalement, nos médias parlent beaucoup de rite, faisant croire que dès qu’il y a répétition, il y a rite.
Quoi qu’il en soit, force est de constater que toute société a un besoin de symbolisation. Mais comment définir le rite contemporain? Le baptême étudiant en est-il un exemple ?
 
Le repérage des rites contemporains, observe Pierre Centlivres[1], se heurte à une difficulté spécifique qui réside dans le fait que beaucoup de performances qui accompagnent tout naturellement le rite dans les sociétés « primitives » sont désacralisées dans nos sociétés.
 
Depuis plusieurs siècles, au sein des corporations, il est de tradition de "faire marcher" le petit nouveau. Dans le monde de la restauration, du bâtiment, mais aussi à l’armée ou dans les mouvements de jeunesse, les anciens ritualisent l’arrivée du petit dernier en le soumettant à des épreuves plus ou moins ridicules ou humoristiques. Il y a aussi, dans un registre plus délictueux, les épreuves au sein des bandes urbaines, où l’entrée dans un groupe passe par le fait de commettre un délit.
 
Par ailleurs, on opère souvent un parallèle entre les baptêmes étudiants et les rites de passage initiatiques qui existent dans de nombreuses sociétés, quand des adultes font passer symboliquement l’initié de l’enfance à l’âge adulte en le soumettant à des épreuves de vie. Mais dans notre société, les jeunes sont adolescents très longtemps avant d’être adultes, et ce sont les pairs du groupe qui mettent à l’épreuve, pas les adultes.

Définition du rite de passage

Rite
Pour Martine Segalen[2], le rite ou rituel est un ensemble d’actes formalisés, porteurs d’une dimension symbolique. Le rite est caractérisé par une configuration spatio-temporelle spécifique, par le recours à une série d’objets, par des systèmes de comportements et de langage spécifiques, par des signes emblématiques dont le sens codé constitue l’un des biens communs d’un groupe.
 
Selon Pierre Erny[3], pour que l’on puisse parler de rite, il faut :
  • une conduite spécifique, individuelle ou collective
  • prenant habituellement le corps comme support
  • liée à des situations et à des règles précises, donc codifiée, même si l’on admet une marge d’improvisation
  • répétant quelque chose d’une autre conduite et destinée à être répétée
  • ayant un sens vécu et une valeur symbolique pour ses acteurs ou pour ses témoins
  • supposant une attitude mentale de l’ordre de la croyance, voire de la foi, et de ce fait un certain rapport au sacré.
Pour Martine Segalen aussi, le rite se situe dans l’acte de croire à son effet, à travers des pratiques de symbolisation[4].
 
Selon Mary Douglas[5], le terme de rite est souvent synonyme de symbole. Il n’y a pas de rapports sociaux sans actes symboliques. Par exemple, il n’y a pas d’amitié sans rites d’amitié : coup de fil, lettre, message, invitation, faire-part, … Mary Douglas ouvre ainsi le champ du rite, en y assimilant tout ce qu’elle appelle actes symboliques, reconnaissant qu’il existe des rites en dehors du religieux. Nombre d’actions cérémonielles ne se revendiquent pas d’une pensée religieuse ou d’un rapport imminent au sacré. Cependant, en raison des pulsions émotives qu’elles mettent en jeu, et de leur capacité à symboliser, on leur reconnaît le qualificatif de rituel.
 
Rite de passage
Le concept de rite de passage est apparu dans un ouvrage d’Arnold Van Gennep : Les Rites de passage, en 1909[6]. Van Gennep montre que les rites de passage sont invariablement structurés en trois phases. Dans la phase préliminaire, des rites de séparation avec l’état antérieur visent à édifier des frontières symboliques autour de l'individu. Ensuite, pendant la phase liminaire, les rites visent à la marginalisation (marge, c’est à dire seuil, entre deux). Enfin, la phase d'agrégation postliminaire consiste en l'incorporation à un nouvel état[7].
Pour Van Gennep, les rites de passage accompagnent chaque changement de lieu, d’état, de position sociale et d’âge.
Max Gluckman[8], professeur à Manchester, fait une lecture critique de van Gennep et y ajoute une considération fonctionnelle : ce que n'a pas vu van Gennep, c'est que les rites de passage, comme tous les autres rites, ont vocation à résoudre des conflits, ou du moins des tensions inhérentes à toute organisation sociale fondée sur des groupes familiaux ou de statut.
 
Pour Patricia Keimeul, un rite de passage est une cérémonie marquant le fait qu’une personne passe d’un rôle, d’une phase de sa vie ou d’un statut social à un autre[9].
Le rite marque une volonté d’inscription, par-delà la subjectivité singulière et la sphère familiale, dans un tissu social plus large[10].
 
Selon cette sociologue, on retrouve des lieux communs propres aux rites :
  • un comportement stéréotypé, de caractère répétitif
  • un cérémonial codifié, souvent imposé par le groupe social
 
Rite de légitimation
Pierre Bourdieu[11], né en 1930, est de ceux qui pensent que Van Gennep n’a rien fait d’autre que de nommer un rite, sans s’interroger sur la fonction sociale du passage : il va jusqu’à dire que cette théorie insistant trop sur les effets temporels du rite, par exemple le passage de l’enfance à l’adolescence, masque une des fonctions du rite, qui est de séparer ceux qui l’ont subi, non pas de ceux qui ne l’ont pas subi, mais de ceux qui ne le subiront jamais.
 
Bourdieu propose de substituer au concept de rite de passage celui de rite de légitimation, rite de consécration, rite d’institution, en insistant sur la mise en évidence du pouvoir des autorités qui l’instaurent. Le rite ne fait pas passer, mais sanctionne, sanctifie le nouvel ordre établi. Le concept bourdieusien met en lumière la nécessité d’une instance de légitimation. Qu’il institue ou qu’il fasse passer, le rite ne peut être autoadministré, il lui faut une autorité supérieure.

Du culte à la pratique

Durkheim limitait le culte à un ensemble de rites, c’est-à-dire à des comportements prescrits, en partant du postulat selon lequel cette prescription suffisait à définir le comportement des fidèles. 
 
Ce qu’a apporté le sociologue G. Le Bras[12], c’est qu’il y a différentes manières de vivre la réalité du culte : d’en observer ou non les normes, d’en choisir les éléments, … Cela ouvre la voie à une différentiation de conduite rituelle selon les individus et les groupes sociaux. Concernant le baptême étudiant, on retrouve également de grandes disparités en fonction des écoles.
 
Le rite marque une volonté d’inscription, par-delà la subjectivité singulière dans un tissu social plus large. Il traduit un souhait d’inscription, choisie et non imposée, dans une communauté plus large. 

Renforcer le lien social

Le rite est avant tout un moyen pour le groupe social de se réaffirmer périodiquement. Il ne peut y avoir de société qui ne sente le besoin d’entretenir et de réaffirmer à intervalles réguliers les sentiments collectifs[13].
 
A travers sa dimension symbolique, le rite est un langage efficace en ce sens qu’il agit sur la réalité sociale, d’où il s’en suit que l’on ne peut faire du rite avec n’importe quoi, qu’il faut s’appuyer sur des symboles reconnus par la collectivité[14].
 
Pour Durkheim[15], les rites sont des règles de conduite qui prescrivent comment l’homme doit se comporter avec les choses sacrées. Selon Durkheim, les rites sont des manières d’agir qui ne prennent naissance qu’au sein des groupes assemblés et qui sont destinés à susciter, à entretenir ou à faire renaître certains états mentaux de ces groupes.
 
Durkheim ajoute que certains rituels ont pour effet de renforcer des sentiments d’appartenance collective et de dépendance à un ordre moral supérieur qui sauvent les individus du chaos et du désordre. Les rites ont pour but de rattacher le présent au passé, l’individu à la communauté.

L’exemple des baptêmes étudiants

Le baptême étudiant est, dans les institutions d'enseignement supérieur de Belgique, la cérémonie initiatique qui permet au bleu (nouvel étudiant) de passer du statut de bleu à celui de baptisé. En d'autres termes de rentrer dans un cercle d'étudiants baptisés. Les baptêmes sont organisés par des comités de baptême, qui ne peuvent être dirigés que par des étudiants baptisés.
Pour revenir à Pierre Bourdieu[16] et à son concept de rite de légitimation, l’autorité supérieure, dans le cas des baptêmes étudiants, est incarnée par des pairs, étudiants eux-mêmes ; mais il s’agit d’« anciens », qui connaissent le fonctionnement de l’institution scolaire et des traditions estudiantines.
 
Il est important de noter que chaque université, chaque haute école et aux seins de celles-ci chaque cercle et comité de baptême possèdent ses propres spécificités et coutumes. Il y a donc autant de types de baptêmes que de comités. Le baptême est généralement organisé par école ou cercle facultaire. Il existe néanmoins des exceptions avec certains comités de baptêmes dit régionaux (La Malmedy, Grand Ducale, la Centrale, la Chimacienne,...). Il existe donc des logiques d’ « affiliation » différentes.
 
Pour Martine Segalen, le baptême étudiant consiste en un parcours d’épreuves qui cherchent à tester l’endurance physique et psychologique du novice. De même que la réussite au concours est la sanction donnée par les professeurs de l’acquisition du savoir, de même le baptême étudiant constitue une forme de reconnaissance du groupe. Un ensemble d'activités plus ou moins ludiques sont proposées aux bleus et bleuettes. Ces activités vont crescendo et forment un parcours initiatique. Les épreuves vécues en commun solidarisent le groupe.
Brigitte Larguèze[17] constate qu’à travers la diversité des façons de faire d’une école à l’autre, on retrouve toujours des constantes : la perte d’identité, la mort symbolique, la renaissance.
De la naissance à la mort, notre vie coule de passage en passage. Etapes souvent difficiles, remise en question de ses valeurs, les recherches tâtonnantes de rites comme le baptême étudiant ouvrent un espace de liaison, pour que la séparation ne soit pas une rupture, mais pour que la nouvelle vie étudiante apporte du sens au jeune. 

Rendre un sens aux rites de passage, dont les baptêmes étudiants

Dérives du baptême étudiant
Le baptême étudiant est aujourd’hui souvent contesté au nom du respect de la dignité humaine. S’il est vécu comme un jeu puéril et dégradant, s’il n’a aucun effet social au niveau de l’intégration des élèves, alors ces pratiques s’exposent à n’être plus qu’un cadre vide de signification.
 
Le rite peut devenir une fin en soi, et se figer en un stéréotype dépourvu de sens. Certains rites comme les baptêmes étudiants peuvent aboutir à des comportements dégradants, où les responsables des baptêmes assouvissent des pulsions parfois agressives.
 
Régulièrement, des medias dénoncent les baptêmes étudiants : harcèlement moral, processus de manipulation mentale tels qu’on peut les rencontrer dans les sectes. On y trouve parfois l’obligation d’obéir à des ordres stupides ou contradictoires ou de répéter sans se tromper des phrases sans sens, sous peine de punition, ou l’interdiction de dormir, etc.
 
Florence Gosselain, dans le Ligueur[18], n’hésite pas à parler de déshumanisation : le jeune étudiant perd son nom et devient simplement "un bleu", de postures qui allient la soumission à l’humiliation. Il n’est pas rare qu’un bleu se voit interdire de répondre à un ancien et soit obligé de regarder par terre. On peut y ajouter : punition et mise "gueule en terre", c’est-à-dire à genoux, mains dans le dos, nez juste au-dessus du sol; obligation de manger "de tout": cube de bouillon, ail, viande pour chien, vers de terre ou limaces vivants, etc.
 
Florence Gosselain ajoute que certains sociologues n’hésitent pas à comparer les baptêmes aux actes des bourreaux nazis. Ils dénoncent l’escroquerie du soi-disant consentement de l’étudiant, celui-ci ne pouvant donner réellement son accord puisqu'il ignore ce qui l'attend.
 
On observe ici la perversion d’un contrat implicite : "On te fait souffrir, mais tu vas en sortir grandi; c’est pour la cohésion de notre groupe". Le jeune est alors dans un cercle vicieux où, malgré ce qu’il aura enduré, il sera finalement convaincu que cela lui a fait plaisir et qu’il se doit de répéter ensuite, sur les plus jeunes, ce qu’il a vécu.
 
Eléments positifs du rite étudiant
Cependant, si les symboles du baptême étudiant sont partagés et acceptés, le bizutage peut produire des effets aux conséquences notables dans notre société à la recherche de solidarités intermédiaires, entre individu et groupe d’amis. Il contribue à enraciner notre société dans son passé, souligne sa pérennité, conforte sa conscience collective.
 
Aujourd’hui, le baptême étudiant conserve ses vertus initiatiques, puisque l’étudiant est inséré dans un groupe, son statut social est souvent modifié. Le folklore tente de l’intégrer en lui permettant d’établir de nouveaux contacts, de trouver l’aide nécessaire à son évolution dans le milieu universitaire.
 
Beaucoup d’étudiants belges baptisés en sortent "contents de l’avoir fait ". Virgine Taelman[19], présidente du Cercle des étudiants aux Facultés universitaires Saint-Louis, confirme l’objectif d’intégration des nouveaux à travers des activités ludiques, au cours desquelles "le bleu" devra faire preuve d’autodérision, d’humour et de solidarité avec les siens. "C’est, au fond, une grande pièce de théâtre, un jeu de rôles pendant un mois", analyse-t-elle. Aucun étudiant n’est obligé, chacun vient librement et celui qui veut quitter le groupe le fait sans difficulté.
L'enseignement supérieur brasse des jeunes de tous horizons géographiques, le baptême est alors un bon moyen pour s’intégrer, créer un réseau de relations, faire des connaissances. Une fois dans la vie active, nombre d’anciens baptisés confirment que les liens d’amitié qu’ils ont noués durant leur baptême perdurent encore. C’est aussi une porte d’entrée vers la culture étudiante, riche d’une tradition de chants (il existe un chansonnier spécifique), de formules latines, d’intégration dans les cercles, de contacts avec le monde des guildes et des ordres estudiantins.
Et puis, une fois baptisé, l'étudiant pourra participer à l’organisation des activités du Cercle : soirées, voyages, concerts, bals, buffet d’accueil etc. Avec le moment culminant que sont les "24 heures vélos de Louvain-la-Neuve", ainsi que la Saint-Nicolas, pour les établissements du libre, et la Saint-Verhaeghe pour les établissements laïcs. Par ailleurs, des garde-fous existent aujourd'hui: à l’UCL, les présidents de baptême doivent soumettre leur projet aux autorités académiques et informer la police.
Et comme le rappelle Virginie Taelman : "Les baptêmes sont encadrés par un protocole Amnesty International-Collectifs étudiants". En Belgique francophone, en tout cas, la plupart des Comités de baptême et de cercles se veulent rassurants et responsables : ils parlent sécurité, souci d’éviter les débordements, contrôle collégial des "comitards" (les "baptiseurs"), définition précise de la nature des activités et évaluation.

Conclusion

Cette analyse par l’exemple du baptême étudiant nous fait observer la plasticité des structures rituelles. D’après Martine Segalen[20], même s’ils sont associés à l’idée de tradition, et donc à une certaine immuabilité, les rites sont le produit des temporalités spécifiques, qui les voient éclore, se transformer, disparaître, et parfois ressurgir.
Quoi qu’il en soit, notre société a besoin qu’une signification soit rendue aux différents rites de passage qui jalonnent la vie, qu’ils soient religieux ou profanes, et le baptême étudiant est un de ces rites de passage qui souffre d’un manque se sens.
Le rôle des organisateurs de baptêmes étudiants, mais aussi des parents et de la famille élargie, est de rendre une signification à nos rites de manière générale, d’en retrouver et d’en expliquer la consistance.
 
 
 
Bénédicte Loriers 
 


[1]CENTLIVRES Pierre et HAINARD Jacques,  Les rites de passage aujourd’hui, Actes du colloque de Neuchâtel 1981, Lausanne, L’âge d’homme, 1986.
[2] SEGALEN Martine, Rites et rituels contemporains, Nathan université, 1998.
[3] ERNY Pierre, Rites de passage : d’ailleurs, ici, pour ailleurs, éditions ERES, 1994.
[4] SEGALEN Martine, id.
[5] DOUGLAS Mary, De la souillure, essais sur les notions de pollution et de tabou, Maspéro, Paris, 1971.
[6] VAN GENNEP Arnold, Les rites de passage, Paris, Emile Nourry, 1909.
[7] Par exemple, dans le culte vaudou du Bénin, les initiés religieux vont d'abord subir un changement physique (rasage des cheveux, etc.) et de résidence, les individus en réclusion devenant objets d'évitement, sujets à des interdits alimentaires, sexuels ou vestimentaires. Ils deviennent hors statut, échappent aux catégories d'âge, de parenté ou de rang. Ils reçoivent un apprentissage rituel (transe, chant, etc.) et acquièrent un nouveau statut religieux avant que des rituels spécifiques ne les ramènent à une vie normale et établie.
[8] GLUKMAN Max, Essays on the ritual of social relations, Manchester University Press, 1962.
[9] KEIMEUL Patricia, Les rites de passage, éditions Cedil, Bruxelles, 2007.
[10] FELLOUS Michèle, A la recherche de nouveaux rites, éd. L’Harmattan, février 2001.
[11]BOURDIEU Pierre, Les rites comme actes d’institution, actes de recherches en sciences sociales, 1982.
[12]ISAMBERT François, Rite et efficacité symbolique, Les éditions du Cerf, 1979.
[13]SEGALEN, idem.
[14]ISAMBERT François-André, Le sens du sacré. Fête et religion populaire, Edition de Minuit, Paris, 1982.
[15]DURKHEIM Emile, Les formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie, Paris, Félix Alcan, 1912.
[16] BOURDIEU Pierre, idem.
[17] LARGUEZE Brigitte, Masque ou miroir : le changement d’apparence dans le bizutage, rapport ronéoté, Paris, Ministère de la culture, mission du patrimoine ethnologique, 1996.
[18] GOSSELAIN Florence, Le Ligueur n°36, 24 octobre 2007.
[19] GOSSELAIN Florence, idem.
[20] SEGALEN Martine, idem.

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