Analyse UFAPEC mai 2026 par S. Ryelandt

05.26/ Le masculinisme, une menace pour les jeunes et la société ?

Introduction

« C’est qu’une pute ! » s’exclame Maxime, 9 ans, en parlant d’une de ses camarades de classe[1]. Choqués, les parents de Maxime ne comprennent pas d’où vient cette manière de parler de leur fils. Pourquoi tant d’agressivité, et comment expliquer que Maxime traite sa camarade de « pute » ? Imite-t-il des copains ? Entend-il ce type de vocabulaire quand il joue à des jeux vidéo en ligne ?

Nombreux sont les parents, comme ceux de Maxime, qui s’inquiètent de l’activité de leurs enfants sur internet et des influences qu’ils peuvent y subir. Lorsqu’ils sont en ligne, sur les réseaux sociaux, dans des jeux vidéo, que voient-ils et qu’entendent-ils ? Dans les médias, les « influenceurs » et leur présence massive sur le net suscitent une attention croissante, avec, notamment, les masculinistes, dont les discours semblent impacter de nombreux jeunes. Qui sont ces masculinistes ? Quel est leur discours ? Comment expliquer que des jeunes consultent des comptes masculinistes sur le net et adhèrent à leur contenu ?

Dans cette analyse, nous tentons de répondre à ces questions, dans un contexte où les discours masculinistes préoccupent de plus en plus le monde politique. En octobre 2025, à la demande de la commission jeunesse du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), le Forum des jeunes lançait, auprès des jeunes Belges francophones (de 16 à 30 ans), une grande enquête intitulée « réseaux, genre et égalité : ce que les jeunes en pensent », les interrogeant notamment sur leur vision des influenceurs masculinistes[2]. Les jeunes ont pu répondre en ligne, mais aussi lors d’animations organisées dans des écoles (secondaire supérieur), des maisons de jeunes, etc. Le Forum des jeunes, qui prévoit de rendre son avis officiel sur les résultats de cette consultation d’ici la fin de l’année scolaire, nous a partagé quelques éléments clés concernant le vécu et les opinions des jeunes sur le masculinisme.

Comment expliquer l’émergence du masculinisme ?

Masculinisme, manosphère, incel, etc, sont des termes qu’on entend de plus en plus fréquemment dans les médias. Que signifient-ils ? Pour comprendre le masculinisme et ses enjeux, il est utile de s’intéresser à d’autres concepts, plus anciens, comme ceux de patriarcat, de virilité, ou encore de machisme.

C’est dans les premiers États de l’ancienne Mésopotamie, il y a environ 5.000 ans, qu’on observe les premiers signes clairs d’un fonctionnement patriarcal de la société, avec des règles et des normes élaborées et appliquées par des hommes et pour les hommes et un traitement très différent des femmes par rapport aux hommes. Cette situation, nouvelle, s’expliquerait par le fait que, pour garder leur pouvoir, les élites politiques et économiques de ces États avaient besoin d’une ressource suffisante d’hommes aptes au combat, ce qui a entrainé une pression sur les familles pour avoir un nombre élevé d’enfants, de préférence de sexe masculin[3]. Les femmes ont donc été petit à petit enfermées dans la sphère domestique, se consacrant à la maternité.

Lié au pouvoir et à la valorisation des hommes, l’idéal de virilité, naît en Grèce durant l’Antiquité : un homme, pour pouvoir pleinement s’accomplir et être reconnu dans la société, doit être viril. Selon Jean-Jacques Courtine, historien et anthropologue, la Virilité représente un ensemble de valeurs et de normes qu’on attribue aux hommes : la puissance physique telle qu’elle peut se manifester dans la guerre, l’agression, la maitrise de soi. C’est aussi le courage, le sens de l’honneur et le fait de ne pas fuir, de ne pas reculer, de faire face[4].

Petit-à-petit, avec les sociétés patriarcales, l’ordre fondé sur le genre devient la norme, et les stéréotypes de genre apparaissent, avec l’idée que toutes les femmes sont attentionnées et nourricières et que les hommes sont naturellement violents et orientés vers la guerre[5]. Il ne s’agit bien là que d’une idée. En effet, la science montre que les hommes et les femmes sont similaires à plus ou moins 99,8 % d’un point de vue génétique, et que, s’il existe des différences entre garçons et filles en ce qui concerne leur manière d’exprimer certains sentiments, comme l’agressivité par exemple, cela s’explique essentiellement par l’éducation et la socialisation genrée[6].

Depuis la fin du XVIIIe siècle, et surtout, tout au long du XXe siècle, les femmes se sont progressivement émancipées, elles ont obtenu des droits juridiques, financiers, civils et politiques, etc., sans jamais réellement parvenir à démanteler le patriarcat. Vers les années 1960, en Amérique latine, des féministes dénoncent les violences systémiques liées au patriarcat, utilisant le terme machisme, et ses dérivés machiste et macho (mâle en espagnol) pour décrire l'agression et la violence masculine[7].

Les machistes, comme les masculinistes, croient fondamentalement que les femmes leur sont inférieures et qu’il est légitime que, dans toute structure sociale, les hommes dominent les femmes. Si les machistes ne sont pas nécessairement conscients de leurs préjugés, tellement ces derniers sont ancrés en eux, s’ils ne se proclament généralement pas comme tels, les masculinistes, eux, revendiquent leurs idées, à travers un réseau de mouvements visant à promouvoir les intérêts des hommes au détriment de ceux des femmes[8]. Ils se comportent ouvertement et sans complexes de manière agressive envers les femmes, et en particulier envers les féministes, qui cherchent à défendre les droits des femmes et dont le combat se ferait, selon eux, au détriment des hommes.

C'est à partir des années 2010-2020 que le masculinisme a commencé à prendre de l'ampleur, et cela, en réaction au mouvement social MeToo, qui, dès 2007, s’est développé sur le réseau social Twitter pour permettre aux femmes victimes d’agressions sexistes et sexuelles de trouver un lieu où partager leur vécu[9].

Pour beaucoup d’hommes, l’évolution vers plus d’égalité des genres s’est accompagnée d’une prise de conscience des violences masculines. Pour d’autres en revanche, elle a surtout suscité du ressentiment, des sentiments d’injustice et de l'inquiétude. Si certains hommes redoutent probablement de vivre un renversement de situation, avec les femmes qui domineraient les hommes, d’autres craignent de voir disparaitre les rôles, les valeurs et les qualités qui définissaient jusqu'ici leur masculinité. Par exemple, que devient le « mâle protecteur » dans une société où les femmes sont socialement et financièrement indépendantes ? Notons que, selon Jean-Jacques Courtine, la peur panique du déclin masculin hante le sexe dit fort depuis que l’homme est homme, et la virilité est toujours apparue comme un héritage fragile qui nécessite d’être défendu[10].

Dans la vision sociétale idéale des masculinistes, la femme reste au foyer pour prendre soin de ses enfants et de ses proches, tandis que l'homme protège sa famille et pourvoit à ses besoins. Les masculinistes, profondément sexistes[11], très attachés à leur statut d' « hommes virils », prétendent que l’égalité entre les sexes est nocive non seulement pour les hommes, mais aussi pour les femmes et la société. Cette manière d’envisager les rapports homme-femme n’est pas que l’apanage des hommes, elle est défendue par certaines femmes, regroupées sous le mouvement des tradwives (épouses traditionnelles), qui sont convaincues du bienfait des normes patriarcales[12].

Le masculinisme, une menace pour la démocratie ?

Avec le masculinisme, on peut parler d’une normalisation des comportements sexistes, parfois violents, et même d’une menace pour la société. Dans son rapport d'activités 2024-2025, le Centre fédéral belge d'information et d'avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN) pointe le danger que constitue la rhétorique masculiniste antiféministe et misogyne, en particulier sur les jeunes en recherche de sens et d'intégration sociale[13]. En France, le rapport annuel 2026 du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, consacré à la menace masculiniste, révèle que 17 % des Français de 15 ans et plus, soit près de 10 millions de personnes, adhèrent à une forme de sexisme hostile et violent envers les femmes[14]. Le rapport attire l’attention et s’inquiète du fait que certaines expressions de sexisme hostile ne relèvent plus seulement de pratiques individuelles isolées, mais s’inscrivent dans des logiques d’adhésion et de mobilisations idéologiques collectives.

Ces mobilisations collectives ont été rendues possibles par l'existence des réseaux sociaux, qui ont permis et permettent aux « adhérents » du masculinisme de se retrouver entre eux dans différentes communautés en ligne (la manosphère). Par ailleurs, l’attitude et l’exemple de certains dirigeants politiques très médiatisés, comme l'actuel président des États-Unis, Donald Trump, qui méprise et agresse ouvertement et publiquement les femmes et ne cache pas sa proximité avec les masculinistes, encouragent aussi très probablement l’essor de ces communautés.

À notre connaissance, il n’existe pas, en Belgique, de données chiffrées concernant le nombre de jeunes qui s'intéressent ou qui adhèrent à des groupes masculinistes, mais on sait qu’être actif sur les réseaux sociaux amène les jeunes à être exposés à des contenus sexistes ou masculinistes. En 2025, une étude de l’université d’Anvers montrait le rôle de TikTok dans la propagation de contenus masculinistes toxiques[15]. En Irlande, des chercheurs de la Dublin City University, qui se sont intéressés aux algorithmes de recommandation utilisés par les plateformes YouTube Shorts et TikTok, ont constaté que tous les comptes s’identifiant comme masculins sont soumis à du contenu masculiniste, antiféministe ou d’autres extrémistes, qu’ils recherchent du contenu général ou lié à la suprématie masculine, et qu’ils recevaient tous ce contenu dans les 23 premières minutes de l’expérience[16].

Pour Mickaël Scauflaire, chargé de projets au Forum des jeunes, qui s’est penché sur différents comptes d’influenceurs masculinistes dans le cadre de l'enquête du Forum, la présence de ces influenceurs sur le net est très inquiétante, car, en plus de leurs discours très construits, faciles à comprendre, « prêts à penser », se trouvent des groupes très organisés, avec des objectifs politiques[17].

Le média en ligne The Conversation fait référence à des études qui montrent que les discours masculinistes serviraient souvent de porte d’entrée vers des idées d’extrême droite (racisme, suprémacisme blanc…)[18]. Certains groupes masculinistes n’hésitent pas à encourager le recours à la violence. Par exemple, la communauté incel (abréviation de involuntary celibate) cible des jeunes hommes frustrés, sur le plan sexuel et romantique, et les amène à croire que les femmes les excluent en raison de leurs défauts physiques (supposés). Elle les encourage à obtenir ce qu’ils veulent par tous les moyens, y compris la violence (harcèlement, viol…). La mini série Adolescence illustre bien l’influence toxique de ce type de communauté : Jamie, 13 ans, mal dans sa peau, se sentant humilié par l’indifférence et le mépris que manifeste publiquement Katie à son égard, convaincu d’être rejeté à cause de son manque de virilité, finit par tuer cette dernière[19].

Des jeunes attirés par les discours masculinistes

C’est donc le plus souvent par les réseaux sociaux (TikTok, Instagram, YouTube) et les influenceurs que les jeunes, principalement des garçons, entrent pour la première fois en contact avec l’idéologie masculiniste, et cela parfois malgré eux. Mickaël Scauflaire explique qu’en cherchant des conseils sur des questions, comme « comment séduire les filles ? » ou « comment se muscler ? », des jeunes garçons tombent sur des comptes d’influenceurs masculinistes, comme Alex Hitchens ou La Menace[20]. Dans une précédente analyse, nous avons vu que l’adolescence constitue une période sensible en ce qui concerne le rapport au corps et que, particulièrement à la puberté, les adolescents, cherchent à correspondre aux normes de genre de leur sexe, comme celle du « corps musclé » pour les garçons[21]. À cet égard, pour la plupart des garçons, l’adolescence constitue une étape clé dans « la construction virile »[22].

Les jeux vidéo représentent une autre porte d’entrée des contenus masculinistes. Une étude française menée en 2023 par le groupe IFOP pour GamerTop.fr montre que de nombreux gamers, notamment ceux pratiquant des jeux de combats, tiennent des propos machistes, parfois masculinistes[23]. Des adolescents, des enfants, peuvent donc être contaminés par ce type de discours lorsqu’ils jouent en ligne ou qu’ils suivent des streamers qui jouent et qui commentent en direct leur activité, discutant de sujets divers, comme des rapports fille-garçon.

C’est parfois aussi par des livres, plébiscités sur les réseaux sociaux, que des jeunes entrent en contact avec des formes de sexisme très violent. Ainsi le genre littéraire dark romance, qui romantise et érotise la violence dans les relations sexuelles (humiliation, kidnapping, viol…), tout en glorifiant des figures masculines toxiques, séduit de nombreuses jeunes filles, parfois à peine âgées de 12-13 ans[24]. Dans ces « romances », le désir est toujours associé au pouvoir, de très jeunes femmes étant soumises à des hommes dominants. S’il ne s’agit là que de fictions, de l’expression de fantasmes, d’un moyen d’évasion, ne faut-il pas s’inquiéter du fait que des adolescentes, en pleine construction identitaire, lisent de tels romans ? Quelles répercussions ces lectures ont-elles sur elles ? Et, comment expliquer que des jeunes filles de 12 ans affirment sur TikTok qu’elles désirent vivre des situations de violence, comme celles décrites dans ces romans[25] ? Le succès de la dark romance et sa légitimation de sévices imposés aux femmes soulèvent la question de la responsabilité des auteurs et des éditeurs. Rien n’est indiqué en couverture ou à l’intérieur de l’ouvrage pour mettre en garde des jeunes filles mineures[26].

Lors de la préparation de son enquête, le Forum des jeunes s’est rendu compte, grâce aux nombreux échanges avec des professionnels de la jeunesse, que le problème du masculinisme ou du sexisme hostile était encore plus prégnant chez les moins de 16 ans[27].

En 2023, Noémie Kayaert, responsable de formation pour l’association belge Le Monde selon les Femmes, expliquait à une journaliste de la RTBF que, lors d’animations EVRAS (éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) dans des écoles primaires, des animateurs étaient régulièrement confrontés à des garçons qui tiennent des propos faisant l’apologie des violences faites aux femmes de façon beaucoup plus décomplexée (…) en faisant référence à des influenceurs, tels que Andrew Tate[28]. Une enseignante primaire, Juliette Braun, relatait, elle, les propos agressifs et machistes tenus par des garçons de 5e et de 6e primaire lors d’une animation EVRAS. Alors qu’elle abordait la question des stéréotypes de genre, plusieurs garçons ont expliqué qu’il était normal que les femmes restent à la maison et fassent le ménage, un garçon a même dit que les hommes étaient discriminés par les femmes et que de toute façon, si une femme se faisait frapper, c’est qu’elle l’avait bien cherché[29]. Comment expliquer que des enfants puissent tenir de tels propos ? Répètent-ils « bêtement », par manque de maturité et d’esprit critique, ce qu’ils entendent sur des vidéos ou ailleurs ? Comprennent-ils ce qu’ils disent ?

Pour Mickaël Scauflaire, si le masculinisme parvient à séduire tant de jeunes garçons, c’est notamment parce que cette idéologie « offre » une vision du genre ultra binaire, ultra simple, facile à comprendre, qui, du coup, est rassurante pour une partie des jeunes (…)[30]. Mais pourquoi des jeunes auraient-ils besoin d’être rassurés sur cette question ? Est-ce lié à une difficulté à grandir en tant que garçon aujourd’hui, et au besoin de trouver des repères et des modèles identitaires clairs à un âge où, pour la plupart des jeunes, la binarité de genre (masculin-féminin) continue d’organiser l’entrée dans la sexualité[31] ? En ce sens, le masculinisme n’offre-t-il pas une identité forte ?

Pour certains jeunes, il peut arriver que l’absence de figure paternelle, d’un modèle masculin rassurant, constitue un élément de bascule vers des formes d’extrémismes, comme le masculinisme. Ainsi, une répondante à l’enquête du Forum des Jeunes explique : j'ai pu observer la conséquence du contenu masculiniste sur mon frère cadet, car en raison de l'absence de père (défunt), ce contenu l'a rendu particulièrement vulnérable face à cette « masculinité » (…)[32]. Mais, qu’en est-il quand un jeune garçon grandit avec un père machiste et violent envers sa femme, et parfois ses enfants ? On sait que de nombreux pères machistes existent encore et que de nombreuses femmes sont victimes de violences intrafamiliales physiques et psychologiques en Belgique[33]. On sait aussi que les schémas familiaux dysfonctionnels ont malheureusement tendance à se répéter.

La manière dont une partie des jeunes (16-30 ans) a répondu à une des premières questions de l’enquête du Forum des jeunes - « je me définis comme : femme / homme / non binaire / je me définis autrement » - semble apporter un élément de réponse à l’attrait de nombreux garçons pour le masculinisme. Je me définis comme un frigo, je me définis comme un hélicoptère de combat, etc, ont ainsi répondu certains jeunes[34]. Ces réponses, sous un couvert « humoristique », ne montrent-elles pas une forme d’énervement de la part d’une partie des jeunes concernant la place prise par les questions du genre dans notre société, mais aussi un malaise par rapport à la reconnaissance d’autres genres que le masculin et le féminin[35] ? Cet énervement, ce malaise, n’amènent-ils pas certains à adhérer à des discours masculinistes, qui défendent une vision binaire du genre ?

Quelques pistes pour contrer l’influence des discours masculinistes auprès des jeunes

Des différentes enquêtes du Forum des jeunes ressort systématiquement le fait que les jeunes s’estiment peu informés sur des sujets de société, qui pourtant les intéressent et les concernent, comme le féminisme, le racisme, etc, et qu’ils souhaitent que l’école leur fournisse des outils pour pouvoir aborder ces sujets de manière éclairée et critique[36].

Les résultats de l’enquête du Forum des jeunes montrent que beaucoup de jeunes, en particulier des garçons, ont une vision tronquée du féminisme, mettant sur pied d’égalité masculinisme et féminisme, sans voir que l’un est un système de domination alors que l’autre est une vision de l’égalité[37]. À ce sujet, notons que certains collectifs de femmes se réclamant du féminisme ne se battent pas pour les droits des femmes et l’égalité. Par exemple, le collectif Némésis défend des idées d’extrême droite, ses adhérentes tenant des discours racistes, anti-immigration, etc[38]. Ce type de collectif nuit sans doute énormément à la cause des femmes, semant la confusion auprès du public quant à ce que revendiquent les féministes.

Si des jeunes expriment le souhait d’être mieux informés, nous avons vu dans une précédente analyse combien il est parfois difficile pour les enseignants d’aborder des questions sensibles en classe, comme le féminisme, certains élèves ne voulant pas écouter leurs pairs, réagissant de façon contestataire et s’exprimant brutalement et sans nuances[39]. Mais, on peut se demander si ces réactions ne sont pas parfois le reflet d’une frustration liée au fait qu’on parle souvent des questions d’égalité fille-garçon dans notre société, mais qu’on n’accorde peut-être pas suffisamment d’espace aux garçons pour parler de leurs problèmes, de leurs difficultés à grandir. Ce sujet mériterait d’être approfondi.

À l’ère de l’individualisme, où chacun tend à se replier sur soi-même et sur sa communauté (genre, convictions politiques, etc.) en percevant « l’autre » comme une menace, apprendre à dialoguer de manière apaisée apparait essentiel. Cet apprentissage, enjeu majeur pour la préservation de notre démocratie, ne devrait-il pas idéalement débuter au sein de la famille ? Mais, tous les jeunes ne vivant pas dans une famille où cela est possible, le rôle de l’école semble crucial. À cet égard, rappelons l’importance de donner toute sa place à l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté (EPC), qui fait partie des programmes scolaires en FWB[40].

Étant donné l’intérêt montré par de nombreux garçons pour la thématique du développement physique, qui est souvent une porte d’entrée vers des comptes masculinistes, s’intéresser à cette question avec les jeunes à l’école semble important. D’où viennent ces normes corporelles valorisées par les influenceurs masculinistes ? Pourquoi vouloir développer tant de muscles ? Avec quel usage ? Avec quels risques ? Nous pensons en particulier au risque de développer de la bigorexie, une addiction pour l’exercice physique, reconnue comme maladie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui touche des garçons dès leur entrée dans l’adolescence[41].

Échanger avec les élèves autour des sites pornographiques, qu’ils consultent dès l’âge de 9-10 ans[42], par curiosité, par jeu, en quête de repères sexuels, semble aussi nécessaire, car cela ne se fait pas toujours au sein de la famille. La pornographie dans sa majorité véhicule une vision de la sexualité problématique, centrée sur la performance et le plaisir masculin, et sur l’exploitation des femmes. Elle transmet également des normes corporelles totalement irréalistes. Pornographie, sexualité dans les médias, sexisme et stéréotypes de genre sont des thématiques qui font parties du guide EVRAS, cet outil conçu pour fournir aux enseignants et aux acteurs de l’EVRAS des balises pour la mise en œuvre de l’EVRAS dans les écoles[43].

Pour contrer l’influence des discours masculinistes, ne faut-il pas aussi aider les jeunes à comprendre les véritables objectifs et valeurs des masculinistes, qui ne sont pas ce que ces derniers essaient de faire croire ? Cette compréhension passe par de l’éducation aux médias. Lors d’animations dans des classes (enseignement secondaire) pour son enquête, le Forum des jeunes a ainsi amené les élèves à déconstruire le discours de certains influenceurs, comme Alex Hitchens, afin de faire ressortir ses véritables intentions[44]. En décryptant une vidéo de l’influenceur français, les élèves ont pu se rendre compte qu’Alex Hitchens a construit un véritable dispositif pour amener les jeunes qui arrivent sur son compte à lui acheter du contenu et des formations. L’influenceur fait d’abord douter le jeune de lui-même (son physique, ses capacités…) pour lui promettre ensuite de l’aider à s’affirmer et à prendre confiance en lui, et lui propose in fine des contenus payants[45].

Conclusion

Durant des siècles, les hommes se sont définis par leur virilité. Puissance physique et sexuelle, force et agression, maitrise de soi, etc, sont des qualités valorisées. Dans les sociétés patriarcales, les hommes, en particulier les hommes des classes dominantes, exercent le pouvoir, prennent les décisions, tandis que les femmes sont restreintes dans leurs libertés, reléguées dans la sphère domestique. L’idéal de virilité attribué aux hommes et le fonctionnement patriarcal des sociétés ont légitimé une hiérarchie entre les hommes et les femmes et rendu normaux des stéréotypes de genre, tels que le fait que les hommes, orientés vers la guerre, seraient naturellement violents.

Durant des siècles, les femmes ont ainsi été violentées par les hommes et le système patriarcal. Ces violences systémiques subies ont été progressivement dénoncées par différents mouvements féministes, et, si cela a entrainé une prise de conscience pour beaucoup d’hommes, pour d’autres, cela a surtout suscité du ressentiment et de l’inquiétude quant à la perte de leur statut de domination dans la société et quant à leur identité masculine.

C’est dans les années 2010-2020, en réaction aux féministes, et en particulier au mouvement social MeToo, que le masculinisme a pris de l’ampleur. Contre l’égalité des genres, les masculinistes, qui cherchent avant tout à promouvoir leurs intérêts, prétendent qu’il serait nocif pour la société que les femmes aient les mêmes droits que les hommes. Pour eux, le système social doit maintenir les femmes en situation d’infériorité sociale, économique et politique.

Actuellement, le monde politique, civil, en FWB et ailleurs, s’inquiète de la place de plus en plus importante prise par le masculinisme dans nos sociétés, qui se traduit notamment par une normalisation des comportements sexistes, parfois violents.

Ce qui préoccupe particulièrement le monde politique dans les pays démocratiques, c’est la proximité des masculinistes avec l’extrême droite et l’influence qu’ils parviennent à avoir sur les jeunes. Très organisés, les différents mouvements masculinistes ont mis en place de puissants dispositifs de communication, notamment via les réseaux sociaux et les influenceurs. Des études montrent qu’aujourd’hui le fait d’être actif sur les réseaux sociaux amène les jeunes, en particulier les garçons, à être rapidement exposés à des contenus sexistes ou masculinistes, et cela sans l’avoir nécessairement cherché.

En cherchant des conseils en ligne (par exemple, « comment séduire les filles »), en jouant à des jeux vidéo, ou encore, en suivant des streamers et en interagissant avec eux, des adolescents sont confrontés à des discours masculinistes. La dark romance amène également de très jeunes filles à entrer en contact avec des formes de sexisme violent.

Selon de nombreux professionnels de la jeunesse, le problème du masculinisme et du sexisme hostile concernerait de nombreux adolescents et préadolescents. Des animateurs EVRAS sont témoins de propos sexistes et méprisants envers les femmes de la part de jeunes garçons de 9-10 ans.

Si certains jeunes répètent sans doute, sans réfléchir, ce qu’ils ont pu entendre sur le net, d’autres sont peut-être en recherche de repères et de modèles identitaires rassurants qu’ils trouvent dans des figures masculinistes présentant une vision du genre binaire, facile à comprendre. Nous avons vu par ailleurs que des jeunes (16-30 ans) semblent mal à l’aise, voire très énervés, par la place prise par les questions du genre dans notre société.

Pour contrer l’influence du sexisme (violent) et du masculinisme, l’éducation est indispensable. Elle passe par le fait d’informer et d’outiller les jeunes sur ce sujet de société, notamment en leur apprenant à déconstruire les discours d’influenceurs masculinistes. Prendre le temps de faire réfléchir les jeunes sur certains de leurs centres d’intérêts, comme le fitness, la dark romance, la pornographie en ligne, etc, est aussi une manière de contrer l’influence des masculinistes.

Enfin, apprendre aux jeunes à dialoguer entre eux, dans le respect de chacun, à se confronter à d’autres idées que les leurs, semble essentiel dans une société de plus en plus polarisée et en tension, où le fossé entre les genres tend à se creuser. Cet apprentissage doit pouvoir se faire d’abord dans la famille, mais, étant donné que, particulièrement à l’adolescence, il est parfois plus difficile d’en parler dans ce cadre, le rôle de l’école est essentiel.

 

[1] Témoignage recueilli le 21/02/2026.

[3] SAINI A., Société : les mythes sur l’origine du patriarcat, in BBC Future, 07/06/2023 : https://www.bbc.com/afrique/monde-65804063

[4] KHELIFA I., Mâles d’hier, hommes d’aujourd’hui. Les confidences du pénis, éd. du Seuil, 2018, p. 26.

[5] SAINI A., op. cit.

[6] Pour en savoir plus, lire : DRICOT L., Les hommes viennent-ils de Mars et les femme de Vénus ? Pas vraiment, selon la science, RTBF Actus, La Première, 12/04/2026 : https://www.rtbf.be/article/les-hommes-viennent-ils-de-mars-et-les-femmes-de-venus-pas-vraiment-selon-la-science-11677858

[10] KHELIFA I., op. cit., p. 26.

[11] Les masculinistes se nourrissent largement du sexisme, c’est-à-dire d’un système qui maintient les femmes en situation d’infériorité sociale, économique et politique par rapport aux hommes, et de la misogynie, qui exprime une haine et un mépris envers les femmes. Cf : VERQUERE L., « Masculinisme : une longue histoire de résistance aux avancées féministes », in The Conversation, 07/03/2025 : https://theconversation.com/masculinisme-une-longue-histoire-de-resistance-aux-avancees-feministes-251071

[13] Rapport d’activités 2024-2025, CIAOSN, Belgique, pp. 21-22.  Pour accéder au rapport : https://www.ciaosn.be/publications.htm

[14] Cf. Rapport 2026 sur l’état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste, 21/01/2026 : https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/rapport-2026-sur-letat-des-lieux-du-sexisme-en-france-la-menace-masculiniste
Le rapport distingue le sexisme hostile et violent du sexisme paternaliste, qui, sous des formes de fausses bienveillances envers les femmes, légitime une hiérarchie entre les hommes et les femmes.

[15] DHOEST A., From Manosphere to mainstream: representations of masculinity sur TikTok, University of Antwerp, Belgium, 2025: https://repository.uantwerpen.be/docman/irua/6be7e8motoM44

[16] Cf. New researchs shows how TikTok and You Tube Shorts are bombarding users with misogynist content, DCU Institute of Education, 17/04/2024 : New research shows how TikTok and YouTube Shorts are bombarding users with misogynist content | Dublin City University

[17] Interview de Mickaël Scauflaire réalisée le 01/04/2026.

[18] Cf. BOURSIER T., Projet d’attentat « incel » déjoué : décrypter le danger masculiniste, in the Conversation, 9/07/2025 : https://theconversation.com/projet-dattentat-incel-dejoue-decrypter-le-danger-masculiniste-260711

[20] Interview de Mickaël Scauflaire, op. cit.
La Menace et Alex Hichens sont deux influenceurs français, dont les comptes sont très suivis par les jeunes en FWB.

[21] RYELANDT S., Vivre sereinement sa puberté à l’école, est-ce possible ?, analyse UFAPEC 2026 n° 4.26, p. 7 : https://www.ufapec.be/nos-analyses/0426-puberte-ecole.html

[22] KHELIFA I., op. cit., p. 75.

[24] MORIN C., MARTINEZ J., « Il faut protéger les jeunes contre la dark romance qui met en scène la domination masculine et les violences sexuelles », in NouvelObs, tribune du 30/11/2024 : https://www.nouvelobs.com/tribunes/20241130.OBS97202/il-faut-proteger-les-jeunes-contre-la-dark-romance-qui-met-en-scene-la-domination-masculine-et-les-violences-sexuelles.html

[25] Idem.
En 2017, une analyse de l’UFAPEC attirait l’attention sur la banalisation de la violence dans le couple chez les ados, en particulier envers les femmes. Cf. BAIE F., Les relations amoureuses des jeunes (de 12 à 21 ans) sont-elles violentes ?, analyse UFAPEC 2017 n° 20.17 : https://www.ufapec.be/files/files/analyses/2017/2017-Amour-et-Violence.pdf

[27] Interview de Mickaël Scauflaire, op. cit.

[28] WERNAERS C., Comment lutter contre le sexisme dès la primaire, Les Grenades, RTBF Actus, 28/08/2023 : https://www.rtbf.be/article/comment-lutter-contre-le-sexisme-des-la-primaire-11246877

[29] Idem.

[30] Interview de Mickaël Scauflaire, op. cit.

[31] RYELANDT S., op. cit., p. 9.

[32] Interview de Mickaël Scauflaire, op. cit.

[34] Idem.

[35] L’identité de genre d’une personne est la catégorie de genre à laquelle elle estime appartenir : femme, homme, non binaire, ou encore « gender fluid » (cette expression désigne une personne qui sent son genre varier au cours du temps).

[36] Interview de Mickaël Scauflaire, op. cit.

[37] Par exemple, sur ce qu’est le masculinisme, deux jeunes (moins de 18 ans) répondent : « Je ne sais pas trop ce que c'est, ça doit être la même chose que le féminisme mais pour les garçons », « C'est comme le féminisme mais pour les hommes. Bien sûr les femmes peuvent y participer. C'est défendre la cause des hommes »

[39] RYELANDT S., Pourquoi des élèves censurent-ils des contenus d’enseignement ?, analyse UFAPEC 2025 n° 04.25 : https://www.ufapec.be/nos-analyses/0425-censure-eleves.html

[40] Dans le réseau d’enseignement libre confessionnel, l’EPC se décline,  de manière transversale, à travers les différents domaines disciplinaires et le projet éducatif. Pour en savoir plus : https://enseignement.catholique.be/secteur/epc-education-a-la-philosophie-et-a-la-citoyennete/epc-de-quoi-sagit-il/

[41] RYELANDT S., Vivre sereinement sa puberté (…), op. cit., p. 7.

[42] MARDON A., Idées reçues sur la puberté et l’adolescence, éd. Le Cavalier Bleu, Paris, 2025, p. 73.

[44] Interview de Mickaël Scauflaire, op. cit.

[45] Pour aller plus loin, lire : HOUSSONLOGE D., Du clic au déclic : et si les influenceurs faisaient plus que vendre des baskets à nos enfants ?, analyse UFAPEC 2025 n° 13.25 : https://www.ufapec.be/nos-analyses/1325-influenceurs.html

 

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