Sexisme entre élèves, une réalité?
Introduction
Dans cette analyse, nous nous intéressons au sexisme, un phénomène qui est en augmentation dans notre société, et que subissent surtout les filles et les femmes[1].
Ce sujet fait suite à deux analyses portant, l’une sur la puberté, l’autre sur le masculinisme[2]. Dans la première, nous avons pu voir que l’entrée dans l’adolescence marque un tournant en ce qui concerne le genre et ses prescriptions. En quête identitaire, plus soucieux d’eux-mêmes et du sexe opposé, filles et garçons voient leurs interactions fortement évoluer. Dans la seconde, nous nous sommes penchés sur l’attrait actuel des discours masculinistes sur de nombreux jeunes, essentiellement des garçons, parfois à peine âgés de 10-12 ans, qui n’hésitent pas à tenir des propos sexistes et misogynes.
Dans ce contexte sociétal, le centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse à Ganshoren a choisi de faire de la question de l’égalité des genres une priorité dans son plan de pilotage. À travers son projet « Égalité filles-garçons à l’école », l’équipe éducative souhaite combattre le sexisme et favoriser l’égalité de genre, améliorer le climat scolaire et, enfin, lutter contre le décrochage scolaire, une véritable préoccupation pour l’école et les parents.
Mais, qu’entend-on par sexisme ? À quel point les jeunes scolarisés en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) sont-ils concernés par cette problématique ? Avec quelles conséquences ? L’école ou le système scolaire alimente-t-il le sexisme ?
Dans cette analyse, nous n’étudions pas le sexisme entre membres du personnel éducatif. Nous n’abordons pas non plus les discriminations et violences de genre vécues par des élèves appartenant à la communauté LGBTQIA+, comme les personnes homosexuelles (homme ou femme) et transgenres, etc[3].
Rappelons que, dans un souci de lisibilité et de manière non discriminatoire, l’UFAPEC utilise les formes masculines dans ses publications pour désigner les deux genres, femme et homme.
L’adolescence, une période charnière en matière de sexisme
Par sexisme entre filles et garçons, femmes et hommes, on entend le fait d’utiliser les différences physiques et biologiques entre les sexes pour exclure, marginaliser ou inférioriser un sexe par rapport à l’autre par des paroles, des gestes, des comportements ou des actes[4]. Selon le site de la FWB, le sexisme renvoie presque toujours à la domination, consciente ou non, des hommes sur les femmes[5]. Il engendre un sentiment de dévalorisation chez les femmes et de manière générale chez toutes les personnes qui ne se conforment pas aux normes dominantes (…) il est à la base des inégalités entre les hommes et les femmes[6].
Notons d’emblée que violences sexistes et violences sexuelles sont étroitement liées, souvent étudiées ensemble, mais que, si toute violence sexuelle est par nature sexiste, toutes les violences sexistes ne sont pas sexuelles. En France, un rapport de 2026 de l’Observatoire national des violences faites aux femmes a ainsi analysé « les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire », et notamment celles qui ont lieu entre élèves. Ce rapport montre que de telles violences sont en hausse et qu’elles se font le plus souvent au détriment des filles : au collège et au lycée[7], les violences à caractère sexiste représentent une violence sur six commises envers une fille (…) contre une sur cent pour les garçons (…). Il met également en avant le fait que la période de l’adolescence constituerait un point de bascule en ce qui concerne les violences à caractère sexiste[8].
Ce dernier point n’est pas étonnant, étant donné que le sexisme dépend de rapports sociaux genrés et que ces derniers deviennent particulièrement significatifs au moment de la puberté. Rappelons que le genre, cette expression sociale et culturelle du sexe, prend une importance majeure à l’adolescence, lorsque l’enfant voit son corps se transformer progressivement en corps d’adulte[9].
Que les filles soient davantage victimes de faits de sexisme semble également « logique » dans une société où, malgré des décennies de lutte pour plus d’égalité femmes-hommes, l’idéologie et les valeurs du patriarcat persistent, voire se renforcent, dans la sphère masculiniste notamment.
Selon le rapport de l’Observatoire national des violences faites aux femmes, les violences sexistes et sexuelles entre élèves peuvent être le fait d’un individu ou d’un groupe d’individus. Elles peuvent prendre différentes formes : insultes à caractère sexiste (qui sont en hausse dans les collèges et qui portent le plus souvent sur l’apparence physique et les tenues vestimentaires) ; comportements déplacés à caractère sexuel (qui sont en hausse dans les lycées) ; agressions sexuelles, comme des « baisers ou caresses forcées », du voyeurisme (dans les toilettes, les vestiaires en cours d’éducation physique…) ; cyberviolences[10]. Les victimes de cyberviolence, qui voient des photos intimes d’elles-mêmes partagées en ligne sans qu’elles y aient consenti, ou qui se voient forcées de visionner des images ou vidéos à caractère sexuel, sont aussi bien des filles que des garçons. Notons qu’en ce qui concerne le voyeurisme (à l’école), l’auteur est le plus souvent une personne du même sexe que la victime[11]. Mais, faut-il dès lors parler à ce sujet de sexisme ?
Depuis 2022, avec la réforme du droit pénal sexuel, les infractions sexuelles ont été définies de manière plus précise en Belgique. Des faits comme le voyeurisme[12] et la diffusion (en ligne) non consentie de contenus à caractère sexuel sont considérés comme des formes de violence sexuelle punissables légalement[13]. En ce qui concerne le sexisme, une loi existe depuis 2014 - la loi du 22 mai 2014 tendant à lutter contre le sexisme dans l’espace public – qui montre que cette problématique est prise très au sérieux, en tous cas en ce qui concerne les gestes ou comportements sexistes qui ont lieu dans des circonstances publiques (lieux publics, réseaux sociaux…) et pour lesquels on peut démontrer une réelle intention de nuire et d’humilier autrui, en raison de son sexe, de la part de l’auteur[14].
Au centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse, dans le cadre du projet « Égalité filles-garçons à l’école », les résultats d’une enquête menée par l’école auprès des élèves en janvier 2024 révèlent que 57 % d’entre eux ont été témoin d’actes ou de situations sexistes dans l’école, même si ce n’est pas fréquent[15]. Une majorité d’élèves affirment que les filles peuvent être, elles aussi, responsables d’actes sexistes. Selon l’enquête, les lieux et moments les plus propices à la survenue de tels actes sont, en ordre décroissant d’importance : la cour de récréation, le cours d’éducation physique, la classe, les toilettes, les intercours, les couloirs, la pause de midi. La plupart des cours d’éducation physique n’étant pas mixtes, on peut en déduire que les violences ont lieu entre personnes de même sexe.
Ces chiffres reflètent-ils une réalité propre à cet établissement scolaire ou concernent-ils toutes les écoles en FWB ? Nous ne disposons actuellement pas de statistiques sur les faits d’actes et violences sexistes et sexuelles à l’école en FWB. Mais, sur le site de la FWB, on peut lire que les violences scolaires sexistes représentent une part importante des violences scolaires[16]. Récemment interpellée en commission de l’éducation sur les faits de violences sexistes et sexuelles chez les jeunes, Valérie Glatigny, la Ministre de l’enseignement en FWB, a fait savoir qu’un rapport réalisé par le Service général de l’inspection (SGI) confirmait que ces violences apparaissent dès la cinquième primaire[17].
Du distinguo entre violences de genre et violences sexistes
Sur le site « égalité filles-garçons » de la FWB, on peut lire que le sexisme - entre élèves - peut commencer par des blagues souvent considérées comme innocentes en minimisant l’impact que celles-ci ont sur l’imaginaire collectif[18].
Dans notre analyse sur la puberté, nous avons vu que les changements corporels liés à la puberté, plus précoces chez les filles que chez les garçons, peuvent amener ces derniers à « blaguer » entre eux au détriment de filles « formées », avec une poitrine déjà visible par exemple[19]. Mais, s’agit-il là d’un début de sexisme ? À cet âge (environ 10-14 ans), un garçon qui lance un regard déplacé à une fille, voire l’insulte (« t’es qu’une pute »), cherche-t-il ou a-t-il l’intention d’inférioriser une personne de l’autre sexe ? Ce comportement ne reflète-t-il pas surtout un mal-être lié à la puberté et aux transformations du corps (le sien et celui des autres), et un malaise face à tout corps différent, hors norme selon les stéréotypes physiques, que ce soit une fille plus formée que d’autres, ou un garçon plus fluet ou plus gros que la moyenne par exemple ? Tant les filles que les garçons peuvent être la cible de moqueries, de remarques et de regards déplacés, liés à leur apparence physique éloignée de celle de leurs pairs. Être « trop gros » ou « trop fluet » pour un garçon, « trop grosse » ou « trop formée » pour une fille, ne pas respecter les normes attendues de féminité et de masculinité, peut être très difficile à vivre à l’école. Et, les moqueries peuvent parfois aussi être celles de filles envers d’autres filles, et de garçons envers d’autres garçons.
Selon la FWB, si tous les enfants peuvent subir différentes formes de violence à l’école, ainsi qu’ils et elles peuvent en être l’auteur·e. Ce sont surtout les enfants considéré·es comme « différent·es » qui sont le plus exposé·es. Ces violences peuvent se baser sur des critères multiples : l’apparence physique, l’orientation sexuelle, les différences culturelles, linguistiques et/ou sociales, le handicap, le fait d’être une fille ou de ne pas se conformer aux normes et stéréotypes de genre (…) Les élèves perçu·es comme non conformes aux normes liées à la masculinité et à la féminité sont davantage exposé·es à la violence et au harcèlement à l’école[20].
Lors de la préadolescence, les normes liées à l’apparence physique et les stéréotypes de genre prennent donc une importance fondamentale ; ne pas s’y conformer expose à la violence. Mais-faut-il nécessairement parler de sexisme quant à ces violences ? Ne faut-il pas veiller à distinguer les violences sexistes des violences de genre, qui désignent toutes les formes de violence qui trouvent leur origine dans les normes et stéréotypes de genre ou qui en découlent[21] ? En effet, si ce qui particularise les violences sexistes est un rapport des forces inégal entre les sexes (…)[22] ou un mécanisme de domination d’un sexe sur l’autre, les violences de genre ne mettent pas forcément en œuvre ce rapport de force entre sexes. Des violences liées à des stéréotypes de genre peuvent en effet se dérouler entre personnes du même sexe.
Même si les termes « violence de genre » et « violence sexiste » sont souvent utilisés de manière interchangeable dans le langage courant ou institutionnel, pouvoir établir un distinguo entre les deux semble important pour travailler et prévenir les problématiques du sexisme et des violences de genre avec les jeunes. Qu’est-ce qui se joue dans ces violences ? Est-on dans une sanction de l’autre, qui est différent, non conforme (selon les stéréotypes de genre), ou est-on dans un mécanisme d’infériorisation de l’autre sexe ? Par prudence, ne devrions-nous pas parler, en ce qui concerne les pré-adolescents, pubères, de violence de genre ou à dimension genrée, plutôt que de violence sexiste ? On sait en effet à quel point le sujet du sexisme est actuellement sensible et polarisant, et qu’accuser à tort un garçon d’être « sexiste » ou d’avoir commis un acte sexiste peut amener ce dernier à des attitudes défensives, à des sentiments d’injustice, voire justement, à du sexisme.
Sur le site de l’observatoire européen de la diversité, on peut lire que, selon une étude récente du Haut-Commissariat pour l’Égalité, (…) le fossé entre les genres se creuse, nourrissant incompréhension et peur. Tandis que les jeunes femmes se revendiquent de plus en plus féministes, les jeunes hommes, se sentant menacés, insécurisés quant à leur identité masculine, adoptent davantage de comportements sexistes[23].
La question de l’insécurité des hommes quant à leur identité « masculine », qui a été abordée dans notre analyse sur le masculinisme, n’est-elle pas aussi liée aux injonctions parfois contradictoires que la société fait peser sur leurs épaules ? Alors que les valeurs et les qualités de virilité qui définissaient jusqu’ici la masculinité sont profondément remises en question, alors qu’on encourage les hommes à faire preuve de plus de douceur, à montrer davantage leurs fragilités, les garçons sont toujours poussés à s’endurcir… Le muscle, la force physique, le contrôle, l’assurance et la réussite, la domination et la puissance sont plébiscités, notamment dans le monde du sport, dans le monde culturel (jeux vidéo, cinéma, clips musicaux…), dans certains milieux professionnels (métiers de la défense, de la construction…), dans la pornographie en ligne, dans le monde politique, etc. À la lecture de certains témoignages d’hommes, les femmes seraient en partie responsables de cette situation d’insécurité qu’ils vivent : Beaucoup de femmes veulent qu’on soit attentionnés, à l’écoute. Et, en même temps, elles nous disent : « on veut des vrais mecs ! Qui prennent des décisions (…) des mecs durs (…) »[24].
À l’école, pouvoir réagir aux violences genrées et sexistes
Pour Denis Druart, enseignant au centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse et coordinateur du projet « Égalité filles-garçons à l’école », des jeunes garçons, pubères, qui seraient impliqués dans des faits de violence de genre à l’école doivent être considérés avant tout comme des enfants, qui sont dans la filiation d'une éducation (…) qui répètent naïvement ce qu’ils voient dans des vidéos, et parfois ce qu'ils entendent à la maison. (…) Ils sont victimes de choses déformées, mais qu'ils acceptent de manière très naturelle[25]. Pour lui, il est irréaliste d’attendre de la part d’un jeune garçon (ou d’une jeune fille) une attitude mature, critique ou encore, des capacités d’ouverture absolue à l’autre et à la différence.
Concernant des garçons plus âgés, qui auraient des comportements ou tiendraient des propos misogynes envers des filles, il semble plus difficile d’invoquer l’immaturité ou la naïveté. Lina, élève en 6e secondaire au centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse, raconte avoir été témoin d’une scène très choquante en classe, où deux garçons (16-18 ans) faisaient semblant de gémir, simulant une excitation sexuelle[26]. Ces gémissements s’adressaient à une jeune fille, élève pour un semestre à l’école dans le cadre d’un projet de mobilité Erasmus. Concernant ce type de comportement, insultant et dégradant à l’égard de la jeune fille, on peut sans doute parler de violence sexiste, qui infériorise ou réduit autrui à sa dimension sexuelle et qui contribue à alimenter un imaginaire collectif misogyne, dans lequel les hommes représentent potentiellement une menace pour les femmes.
Quel que soit l’âge de leurs auteurs, de telles violences ne sont pas acceptables. À l’école, il est nécessaire de pouvoir punir de manière évolutive et éducative en faisant comprendre pourquoi on ne peut pas dire certaines choses, explique Denis Druart, qui ajoute que l’école doit aussi veiller à rencontrer et alerter les parents, pour qu’ils puissent continuer le travail éducatif à la maison. Mais, que faire lorsque les parents d’un élève, qui a eu un comportement sexiste à l’école, ne semblent pas gênés par l’attitude de leur fils, voire lorsqu’un papa tient lui-même des propos misogynes ? À cet égard, rappelons qu’en s’inscrivant dans une école, l’élève et ses parents sont tenus de respecter le projet éducatif et le règlement d’ordre intérieur de l’école.
En classe, en cas d’incident avec un ou plusieurs élèves, les enseignants ne se sentent pas toujours suffisamment outillés pour réagir. Le sentiment de manquer d’outils, le stress (face aux élèves qui peuvent réagir brutalement, face à la matière qu’il faut voir avant la fin de l’année…), peut amener des enseignants à faire taire l’élève, à « balayer » le problème plutôt que de s’en emparer et d’en faire une occasion de débat[27]. Ce type de réaction est évidemment compréhensible, mais n’est-ce pas effectivement une occasion manquée ? En effet, l’école représente un des rares lieux où l’on peut apprendre aux jeunes à échanger de manière constructive en cas de désaccord, et sensibiliser à la menace que représente le repli sur soi et sur sa communauté (genre, religion, convictions politiques, etc.) pour la démocratie.
Prendre le temps de créer des espaces de dialogue sur des sujets qui fâchent, c’est faire de l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté (EPC[28]), un apprentissage qui peut être très challengeant pour les enseignants. En effet, les jeunes ne grandissent pas toujours dans des familles qui défendent les mêmes valeurs citoyennes que celles défendues par l’école. Pour l’UFAPEC, il est essentiel qu’à l’école les jeunes apprennent à défendre leur point de vue tout en respectant celui des autres et qu’ils développent progressivement des capacités de raisonnement critiques et autonomes. Ceci afin de permettre à chaque élève de développer une compréhension du monde qui l’entoure, des attitudes citoyennes, solidaires et respectueuses d’autrui. Des élèves formés à la citoyenneté seront en effet moins portés vers la violence et les incivilités, tant au sein de l’école que de la société[29].
Travailler le problème des violences genrées et sexistes peut aussi se faire dans le cadre de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS). Le guide EVRAS est précieux à cet égard, car il fournit, dans le cadre de l’école, des outils aux adultes qui entourent les jeunes pour, notamment, prévenir les violences entre les jeunes, promouvoir l’égalité dans les relations amoureuses, déconstruire les stéréotypes sexistes[30].
Au-delà des conséquences physiques et psychologiques sur les victimes des violences genrées et à caractère sexiste, le rapport sur « les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire », mentionné plus haut dans cette analyse, alerte sur le sentiment d’insécurité que de telles violences peuvent amener dans et aux abords des établissements scolaires, et sur l’impact qu’elles peuvent avoir en termes d’absentéisme scolaire, en particulier concernant les filles : les collégiennes ont été deux fois plus nombreuses que les collégiens à s’être absentées de leur établissement par peur, au moins une fois durant l’année scolaire[31].
Ce lien entre violences à caractère sexiste et absentéisme, voire risque de décrochage scolaire, l’équipe éducative du centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse l’a clairement établi. Pour l’école, travailler les inégalités de genre et le sexisme, qui renforce ces inégalités, est une manière concrète de pouvoir améliorer le climat et l’accrochage scolaires. Mais l’équipe éducative est consciente que ce travail ne concerne pas que les élèves, qu’il implique une prise en compte de certaines pratiques éducatives et pédagogiques qui contribuent à perpétuer des inégalités de genre.
Sexisme scolaire : une autre problématique ?
S’ils bénéficient de programmes scolaires identiques, d’un égal accès à toutes les formes d’enseignement, filles et garçons sont-ils considérés et traités également à l’école ? Selon la FWB, même si l'école a l'impression de traiter les élèves de manière égalitaire peu importe leur genre, cela n’est pas toujours le cas ; la FWB parle à cet égard de « sexisme scolaire », qui fait référence à un ensemble d’attitudes et d’attentes par rapport aux filles et aux garçons, souvent inconscientes mais profondément ancrées dans l’ensemble du système éducatif[32].
Au sein du centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse, des jeunes filles expriment leur mal-être d’être considérées comme « fille » avant d’être vues comme élève, explique Denis Druart, qui pense que les stéréotypes de genre sont encore bien présents à l’école et que des enseignants les encouragent, souvent inconsciemment, dans leurs attentes ou leurs demandes aux élèves. Par exemple, en tant qu’enseignant, lorsqu’on recherche un cours « en ordre », c’est vers une fille qu’on se dirige[33]. Felicia et Lina, toutes deux élèves de l’école en 6e secondaire, évoquent des attitudes désagréables de la part du personnel éducatif, comme le fait de faire appel à « deux garçons forts » quand il s’agit d’aller chercher du matériel un peu lourd[34]…
Sur le site de la FWB, des exemples de sexisme scolaire sont donnés, comme celui des dynamiques en classe (…) souvent dominées par certains garçons qui ont moins de crainte de prendre la parole sans demander la permission[35]. Denis Druart observe qu’effectivement, quand il s’agit de prendre la parole, les doigts des garçons sont souvent plus hauts que ceux des filles et que des jeunes filles éprouvent des difficultés à répondre en classe, des garçons faisant systématiquement des commentaires et gênant la prise de parole des filles. Ce type de dynamique de classe, fréquent, participe aux mécanismes de domination des garçons sur les filles.
Un autre exemple de sexisme scolaire concerne le règlement d’ordre intérieur portant sur les tenues vestimentaires, qui contribue à alimenter les stéréotypes de genre et qui discrimine majoritairement les filles[36]. Dans son étude sur les tenues vestimentaires à l’école, l’UFAPEC a mis en évidence cette situation discriminante à l’égard des filles[37]. Les résultats de l’enquête effectuée au centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse montrent que de nombreux élèves estiment que les règles vestimentaires ne sont pas identiques pour les filles et les garçons et qu’elles ne s’appliquent pas de manière égalitaire entre filles et garçons. Avec la canicule que nous avons connue en mai et juin 2026, le sujet des tenues vestimentaires a refait surface, provoquant des tensions entre des écoles qui continuent d’interdire les crop tops pour les filles et des parents qui dénoncent des règlements jugés dépassé ou trop flous, notamment autour de notions comme les « tenues inadaptées »[38].
Nous n’irons pas plus loin sur cette thématique du sexisme scolaire, très documentée sur le site égalité filles-garçons de la FWB[39], mais il semble évident qu’une prise de conscience du sexisme scolaire est nécessaire pour pouvoir contrer les situations sexistes, les discriminations et violences liées au genre et les violences sexistes.
En tant qu’enseignant, Denis Druart, pense que la gestion de classe, la manière d’organiser la prise de parole des élèves, la place donnée à chaque élève en classe, sont des questions essentielles, et que le problème des stéréotypes, qui touche tous les enseignants (et tous les individus), est bien plus large que les questions du genre. Pour pouvoir traiter également chacun de ses élèves, l’école doit pouvoir prendre conscience de tous les préjugés dont elle est empreinte. Il s’agit de s’assurer que chaque élève, qu'il soit fille, garçon, grand, petit, doubleur, pas doubleur, etc., puisse prendre la parole et participer sans être perturbé par un autre élève[40].
Conclusion
Les violences à dimension genrée, les violences sexistes et les violences sexuelles, représentent une part importante des agressions entre adolescents. À l’école, elles entrainent des sentiments d’insécurité et peuvent amener à de l’absentéisme, voire à du décrochage scolaire.
Nous avons vu qu’entre élèves, les violences de genre ne sont pas nécessairement sexistes. À l’adolescence, et plus particulièrement au moment de la puberté, des filles et des garçons qui « diffèrent » des autres, qui ne respectent pas les normes « attendues » de fémininité et de masculinité, peuvent être la cible de moqueries ou de remarques déplacées, sans qu’aucun mécanisme de domination d’un sexe sur l’autre ne soit à l’œuvre. Des filles peuvent se moquer d’autres filles, de même que des garçons peuvent insulter d’autres garçons.
Utiliser le terme « sexisme » ou « violence sexiste » renvoie à un rapport de forces inégal entre les sexes, à une infériorisation de l’autre sexe par des paroles, des gestes, des comportements ou des actes.
Toutes les études et enquêtes montrent que le sexisme est encore majoritairement masculin. Découlant de l’idéologie et des valeurs du patriarcat, le sexisme progresse aujourd’hui, dans la sphère masculiniste notamment, qui encourage des rapports de domination des hommes sur les femmes et qui est très influente auprès des jeunes.
Distinguer les violences de genre des violences sexistes nous semble nécessaire pour pouvoir travailler ces problématiques à l’école, et ailleurs, le plus sereinement possible, sans alimenter les tensions qui peuvent exister entre les filles et les garçons. Il s’agit de comprendre ce qui se joue dans tel ou tel comportement violent. Reflète-t-il « simplement » un malaise de la part du(des) auteur(s) face à un corps différent, qui dérange ? Ou, est-on en présence d’une volonté manifeste d’inférioriser une personne de l’autre sexe ?
Ce travail sur les violences de genre et les violences sexistes et sexuelles doit pouvoir se faire avec tous les jeunes, à l’école, dans le cadre de l’EVRAS, mais également de l’EPC. Pour l’UFAPEC, il y a en effet derrière ces violences un enjeu majeur de sécurité, de santé publique et d’égalité des chances, inhérent à toute démocratie. En cas d’incident avec un élève, inclure les parents est nécessaire, afin que ces derniers puissent continuer le travail éducatif à la maison.
Mais, pour combattre ces violences entre filles et garçon à l’école, prendre conscience de la réalité du sexisme scolaire lui-même, tout en luttant contre, semble indispensable. En effet, comment demander aux élèves -filles-garçons- de se considérer comme égaux et de se respecter, si l’école ne les traite pas de manière égalitaire ?
[1] Cette augmentation du sexisme a été établie par une enquête réalisée en 2024 dans plusieurs pays européens, dont 47 % des résultats concernent la Belgique. Cf. L’état du sexisme. Enquête 2024, étude JUMP, Solutions for Equity at Work, 2025 : https://jump.eu.com/25/Rapport_sexisme_fr.pdf et https://www.rtbf.be/article/une-etude-revele-l-omnipresence-du-sexisme-en-belgique-pourtant-nous-vivons-encore-dans-le-deni-11637045
[2] Cf. RYELANDT S., Vivre sereinement sa puberté à l’école, est-ce possible ?, analyse UFAPEC 2026 n°04.26 : https://www.ufapec.be/nos-analyses/0426-puberte-ecole.html; et RYELANDT S., Le masculinisme, une menace pour les jeunes et la société ?, analyse UFAPEC 2026 n°05.26 : https://www.ufapec.be/nos-analyses/le-masculinisme-une-menace-pour-les-jeunes-et-la-societe.html
[3] L’acronyme LGBTQIA+ désigne des personnes qui ne s’identifient pas exclusivement à un modèle hétérosexuel, cisgenre et binaire. Les transgenres sont des personnes qui ont une identité de genre différente du genre assigné à la naissance.
[4] Cf. Glossaire - Égalité FILLES-GARÇONS. Source : Discrimination toi-même, Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2010)
[5] Idem.
[7] Le collège est l’équivalent de l’enseignement secondaire inférieur belge, le lycée est l’équivalent de l’enseignement secondaire supérieur belge.
[8] Collectif, Les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire, Observatoire national des violences faites aux femmes, Lettre n°26, janvier 2026, pp. 5 et 10. Pour y accéder : https://arretonslesviolences.gouv.fr/les-lettres-de-l-observatoire-national-des-violences-faites-aux-femmes#presentation0
Pour info, les données de ce rapport se basent sur des déclarations d’élèves, qui ont été recueillies via des enquêtes de 2021 à 2023. Le rapport se penche également sur les violences sexistes et sexuelles qui concernent le personnel éducatif.
[9] RYELANDT S., Vivre sereinement sa puberté à l’école, est-ce possible ?, op. cit.
[10] Collectif, Les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire, op. cit., pp. 9-10.
[11] Idem.
[12] « On parle de voyeurisme lorsqu’une personne se trouve dans une situation où elle peut raisonnablement considérer qu'elle est à l'abri des regards indésirables, mais où elle est néanmoins observée ou fait l'objet d'enregistrements visuels ou audios ». Cf. https://justice.belgium.be/fr/themes/securite_et_criminalite/infractions_sexuelles#tab-top--5
[13] Cf. Loi modifiant le code pénal en ce qui concerne le droit pénal sexuel, 21/03/2022, publiée au Moniteur belge le 30/03/2022, entrée en vigueur le 01/06/2022. https://www.ejustice.just.fgov.be/eli/loi/2022/03/21/2022031330/moniteur
[14] Cf. Lutter contre le sexisme : un enjeu pour l’égalité des femmes et des hommes. Information relative à la loi contre le sexisme dans l’espace public, Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, Belgique, 2016 : https://igvm-iefh.belgium.be/sites/default/files/92_-_lutter_contre_le_sexisme_fr.pdf
[15] Les résultats de cette enquête, à laquelle un peu plus de 300 élèves ont répondu (soit environ un tiers des élèves de l’école, une majorité des répondants étant âgés de 14 à 16 ans) nous ont été partagés par Denis Druart, enseignant au centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse et coordinateur du projet « égalité filles-garçons à l’école ». Dans le cadre de ce projet, qui a concerné différentes écoles en Europe, le centre scolaire Notre-Dame de la Sagesse a reçu une accréditation européenne Erasmus+.
[16] Cf. https://egalitefillesgarcons.cfwb.be/fr/alecole/sexismediscriminationetharcelementcomprendre/
[17] Cf. « Compte rendu de la commission de l’éducation, de l’enseignement pour adultes, de la promotion et de la recherche scientifique du parlement de la Communauté française– session 2025-2026, séance du 9 février 2026 » – CRIc n° 48-Educ.9, p. 74. Pour y accéder : https://www.pfwb.be/documents-parlementaires/document-cricom-001842273
La commission de l’éducation est une commission permanente du parlement de la FWB. Elle réunit des députés chargés d’examiner, de débattre, voire d’amender des propositions ou des projets de décret relatifs à l’enseignement.
[19] RYELANDT S., Vivre sereinement sa puberté à l’école, est-ce possible ?, op. cit.
[20] Cf. https://egalitefillesgarcons.cfwb.be/fr/alecole/sexismediscriminationetharcelementcomprendre/
[21] Idem.
[22] Idem.
[23] Cf. La montée du masculinisme dans la jeunesse : un phénomène inquiétant décrypté, Observatoire européen de la diversité, 14 mai 2025 : https://diversite-europe.eu/news/la-montee-du-masculinisme-dans-la-jeunesse-un-phenomene-inquietant-decrypte/
[24] KHELIFA I., Mâles d’hier, hommes d’aujourd’hui. Les confidences du pénis, éd. du Seuil, 2018, p. 34.
[25] Interview de Denis Druart réalisée le 10 mars 2026.
[26] Témoignage de Lina recueilli le 12 mars 2026.
[27] Interview de Denis Druart.
[28] L’EPC dispose de son propre référentiel et occupe une place explicite dans les programmes scolaires Dans l’enseignement libre confessionnel, l’EPC se décline de manière transversale à travers les différents domaines disciplinaires et le projet éducatif. Pour en savoir plus : https://enseignement.catholique.be/secteur/epc-education-a-la-philosophie-et-a-la-citoyennete/epc-de-quoi-sagit-il/
[29] Mémorandum UFAPEC 2024, p. 56 : https://www.ufapec.be/files/files/Politique/memorandum/Memorandum-UFAPEC-2024.pdf
[30] Cf. Guide EVRAS p. 10. Pour accéder au guide : https://www.federation-wallonie-bruxelles.be/thematiques/leducation-a-la-vie-relationnelle-affective-et-sexuelle-en-fw-b-evras
[31] Collectif, Les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire, op. cit., pp. 5 et 10.
[33] Interview de Denis Druart.
[34] Témoignage de Lina et Félicia recueilli le 12 mars 2026.
[36] Idem.
[37] BAIE F., HOUSSONLOGE D., PIERARD A., À l’école, touche pas à mes fringues ! Les règlements scolaires et leur application à propos des tenues vestimentaires sont-ils toujours d’actualité ?, Étude UFAPEC 2022 n°11.22/Et 1 : 11.22 / A l'école, touche pas à mes fringues !
[38] HUON J., Crop tops interdits, classes surchauffées : le casse-tête des tenues scolaires en pleine canicule, in Le Soir, 27/05/2026.
[40] Interview de Denis Druart.
