Analyse UFAPEC juin 2026 par F. Baie

06.26/ Le vapotage chez les jeunes : quand l’interdit devient visible

Introduction

Ma fille m’a rapporté que certaines élèves fumaient la cigarette électronique dans les toilettes de l’école. En discutant avec elle, je me suis rendu compte qu’elle, comme probablement d’autres adolescents, ne réalise pas les risques liés au vapotage ainsi que le danger d’addiction. Il y a une méconnaissance réelle des risques et le vapotage apparaît trop souvent comme anodin et attrayant. Il me semble pertinent que ce sujet soit mis en lumière[1], affirme Ikram, maman d’une élève de 3e secondaire et membre d’une association des parents de Bruxelles.

Une des problématiques actuelles concerne l’utilisation de cigarettes électroniques (jetables ou non) dans les établissements scolaires. Nous souhaiterions communiquer au sein de l’école pour sensibiliser les enfants aux risques d’une telle pratique sur la santé[2], affirme encore Damien, président d’une association de parents de Bruxelles.

L’UFAPEC reçoit de nombreux témoignages de parents, tels que ceux-ci, sur ce que vivent leurs enfants à l’école. Ils craignent des éléments qui contribuent à créer une perception attrayante de la cigarette électronique (design coloré, saveurs variées, facilité de transport et d’utilisation, accessibilité dans différents lieux, image « tendance » véhiculée par les pairs ou sur les réseaux sociaux). Les témoignages concernant la cigarette électronique nous ont incités à nous pencher sur le sujet. Ce phénomène interroge d’autant plus que le vapotage s’inscrit dans un cadre légal qui interdit pourtant la vente de cigarettes électroniques aux mineurs.

Comment comprendre que l’interdiction légale de la vente de la cigarette électronique aux mineurs puisse coïncider avec une utilisation aussi visible ? Cette question nous interpelle. C’est pourquoi, dans cette analyse, nous désirons interroger la transgression de la loi et l’intégration du jeune dans de nouvelles normes sociales.

Outre l’enjeu évident de santé publique (les enfants ont en effet droit d’être protégés au niveau de leur santé), cette analyse pointe également, à travers le non-respect de la loi, un enjeu de citoyenneté.  

Un interdit difficile à faire respecter

La loi interdit strictement la vente et l’offre de produits de tabac aux personnes de moins de 18 ans, y compris :

  • les cigarettes électroniques et les e-liquides[3]
  • les produits à fumer à base de plantes
  • les éléments techniques (papier à rouler, filtres, etc.)

Les vendeurs doivent vérifier l’âge de tout client qui semble avoir moins de 25 ans et qui souhaite acheter un produit de tabac. Cela peut être la carte d'identité ou tout autre document valable, par exemple, une carte d’étudiant, permettant l’identification de l’âge. En cas de doute, la vente doit être refusée[4].

Cette réglementation repose sur la loi du 24 janvier 1977 relative à la protection de la santé des consommateurs en ce qui concerne les denrées alimentaires et les autres produits [5]. La loi du 12 juillet 2019[6] (loi modifiant l’article 6, §4 de la loi du 24 janvier 1977) précise que l’interdiction de la vente de tabac et de produits similaires s’adresse à des mineurs de moins de 18 ans (et non de 16 ans comme avant).

Information que beaucoup de parents ignorent : depuis le 1er janvier 2025, il est aussi interdit de vendre en Belgique des cigarettes électroniques jetables («puffs »). Cette interdiction, même si elle est censée protéger en priorité les jeunes, vaut pour tout le monde, quel que soit l’âge. La Belgique devient ainsi le premier pays de l'Union européenne à interdire la vente de cigarettes électroniques jetables[7]. Cette interdiction est à saluer, car la cigarette électronique jetable, outre le fait qu’elle est déplorable pour l’environnement, cible en priorité les mineurs. En effet, elle a un goût sucré, un design coloré, un prix abordable et est aussi facile d’utilisation (le produit est directement prêt à être consommé).

Interdites, les puffs jetables n’ont pourtant pas disparu totalement, comme le montre une enquête de 2025 menée par la RTBF[8]. En effet, dans la pratique, de nombreux jeunes vapotent et parviennent encore à se procurer ces puffs jetables via de multiples canaux :  internet[9], réseaux sociaux (TikTok, Instagram, Snapchat…[10]), voyages à l’étranger, intermédiaire de dealers, trafics clandestins, commerçants peu scrupuleux (ex : certains night shops), etc. Les vendeurs mettent cela parfois dans des boîtes de céréales ou de maquillage[11], affirme Victorine Rasoanandrasana, psychologue et tabacologue à l’asbl Sept[12]. Certains adolescents ont anticipé l’interdiction en constituant des stocks pour revendre les cigarettes électroniques jetables par la suite. Ce vapotage clandestin passe souvent sous les radars des parents. Mais les puffs sont tout de même aujourd’hui moins répandues : Actuellement, comme on ne trouve plus dans le commerce les cigarettes jetables, ce sont surtout les cigarettes rechargeables de type JNR[13] qui ont la cote auprès des jeunes. Ce sont souvent des amis majeurs ou des dealers qui les leur vendent. Il y a déjà du liquide dedans et elles sont rechargeables grâce à une clé USB et un câble[14], explique encore Victorine Rasoanandrasana.

Interdiction à l’école

La législation belge stipule que la vente de tabac et de produits similaires comme les cigarettes électroniques est interdite aux mineurs. Cette interdiction porte bien sur la vente et non sur la détention. On ne peut pas punir un jeune s’il détient une cigarette en rue par exemple. Un policier ne peut pas confisquer une puff pour usage personnel. Par contre, il est vrai qu’au sein des écoles, c’est autre chose. L’école interdit souvent l’utilisation du tabac et du vapotage dans son règlement[15], affirme Céline Corman, psychologue et tabacologue à l’asbl Sept.

En effet, fumer du tabac et vapoter sont interdits à l’école : Il est interdit de fumer dans les locaux fréquentés par des élèves de l'enseignement maternel au secondaire (que ceux-ci y soient présents ou non) ainsi que dans tous les lieux ouverts qui dépendent de l’établissement scolaire (exemple : la cour de récréation) et ce, qu'ils soient situés dans ou en dehors de son enceinte[16]. Il est utile aussi de rappeler qu’ Il est interdit de fumer dans un rayon de 10 mètres, aux entrées et sorties des lieux accessibles au public suivants : les centres de soins ; les centres de court séjour ; les maisons de repos et de soins ; les hôpitaux  ; les crèches ; les accueils extra-scolaires ; les écoles primaires, secondaires et supérieures et les académies d'enseignement artistique à temps partiel ; les bibliothèques publiques[17]. Il faut aussi rappeler que la zone non-fumeur de 10 mètres doit être clairement signalée par tout moyen permettant de la localiser comme, par exemple, par un panneau.

La CPE (conseillère principale en éducation) d’une école à encadrement différencié de Bruxelles explique que : Comme dans beaucoup d’autres écoles secondaires, la cigarette et le vapotage ne sont pas tolérés dans l’enceinte de l’école. Une élève a été surprise en train de vapoter dans les toilettes et elle a eu deux jours de renvoi et elle a dû faire un travail sur le sujet[18].

En résumé, à l’école, il est interdit de fumer ou de vapoter. En dehors de l’école, il est interdit de vendre aux mineurs, mais il n’est pas interdit de fumer ou de vapoter (sauf dans certains lieux[19]). Donc, la vente de la cigarette électronique aux mineurs est interdite… Toutefois, on voit encore beaucoup de jeunes vapoter partout. Dans les toilettes de l’école, aux abords des établissements scolaires, en rue, dans les soirées, dans les parcs ou sur les réseaux sociaux, la cigarette électronique apparaît comme un objet familier.

  • Un usage en augmentation

La dernière enquête de santé de Sciensano[20], institut belge de santé, révèle que l’usage du vapotage chez les jeunes est en augmentation : Entre 2018 et 2023-2024, le pourcentage de personnes ayant déjà utilisé l’e-cigarette, ainsi que le pourcentage de personnes l’utilisant actuellement, a augmenté de manière significative en Belgique. Cette évolution ne suit pas le même rythme partout. Ainsi, l’augmentation de l’expérimentation est observée dans toutes les régions, mais elle est particulièrement marquée en Wallonie. Concernant l’usage actuel, la hausse significative est également limitée à la Région wallonne.

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©Sciensano [21]

Cet usage en augmentation interpelle les enseignants, les éducateurs et les parents d’autant plus qu’il s’inscrit dans un cadre légal clair.

La Belgique entend défendre le droit des enfants à la santé et à leur protection en interdisant la vente de cigarettes électroniques aux mineurs, mais l’usage est toujours bien présent. Les parents se retrouvent en première ligne pour encadrer et dialoguer ; cependant, ils peuvent se sentir bien démunis face à la banalisation du phénomène.

Selon une étude menée par la Fondation contre le cancer[22] auprès de 682 jeunes âgés de 15 à 20 ans, les parents ne sont pas toujours au courant du vapotage de leurs enfants. Ce sont surtout les amis qui savent et sont dans le secret. Ainsi, pour plus de six jeunes sur dix (62 %) de cette tranche d’âge, les parents ne sont pas au courant. Par ailleurs, un élève sur dix qui vapote affirme cependant que ses professeurs le savent.

Le phénomène du vapotage qui touche nos enfants de plus en plus jeunes interroge l’efficacité de la loi. À première vue, la situation semble paradoxale. D’un côté, une loi vise à protéger les jeunes. De l’autre, une pratique semble se diffuser malgré cette interdiction. Mais cette contradiction est-elle si surprenante ? Dans de nombreux domaines, les lois ne suffisent pas à réguler les comportements. Entre la règle et la réalité, il existe souvent un fossé.

Transgression de la loi : vers d’autres dynamiques sociales ?

Nous voyons que l’interdiction de vente ne suffit pas à empêcher l’usage de la cigarette électronique chez les jeunes. Ceux-ci savent pertinemment bien que la vente est interdite, mais ils en achètent tout de même. Ils savent aussi que le vapotage est interdit à l’école, pourtant, ils vapotent parfois en cachette dans les toilettes. Faut-il y voir une volonté de transgresser la loi, un comportement d’imitation ou l’intégration du jeune dans de nouvelles normes sociales[23] (influence des pairs, marketing, réseaux sociaux) ?

Face à cet usage des jeunes, l’interprétation la plus immédiate est celle de la transgression. Vapoter, pour un jeune, pourrait lui permettre de tester les limites, s’opposer aux règles et affirmer une forme d’indépendance. Cette lecture renvoie à une vision classique de l’adolescence comme une période de confrontation aux règles. Cette interprétation est-elle suffisante ? Elle peut en tout cas amener à un débat intéressant. Tous les jeunes qui vapotent le font-ils dans une logique de défi ? Ou certains s’inscrivent-ils simplement dans un comportement partagé, sans intention de transgresser ? Si la transgression existe, en est-elle le premier moteur ?

En effet, le vapotage peut également s’inscrire dans d’autres dynamiques sociales. Chez les jeunes, le groupe de pairs joue un rôle central dans les comportements. Faire comme les autres, essayer, partager une expérience : autant de mécanismes qui participent à la diffusion des pratiques. Dans ce contexte, vapoter peut être moins un acte individuel qu’un geste relationnel. Le vapotage devient un objet de curiosité, de distinction entre pairs et un symbole de ralliement. On le sait, pour l’adolescent, l’appartenance à un groupe de pairs est essentielle[24]. Le vapotage chez les jeunes illustre un processus classique : celui de l’appropriation d’un produit par une nouvelle génération dans un contexte de recherche identitaire et de sociabilité. Le vapotage peut devenir un marqueur social : affirmation d’indépendance vis-à-vis des adultes, appartenance à un groupe, recherche d’une image valorisante ou d’un style.

Le vapotage peut également être perçu comme une alternative « moderne » à la cigarette traditionnelle. Le vapotage questionne aussi le rapport des jeunes à la consommation et aux modes. Les réseaux sociaux véhiculent cette nouvelle norme. Ainsi, les campagnes marketing, souvent colorées et ciblées, contribuent à l’image « cool » du vapotage. Saveurs fruitées (pastèque, banana ice, cannabis, fraise, fruit de la passion[25]) et design attractif, les industriels du tabac ont tout compris aux goûts de nos enfants et ciblent, sans état d'âme, même les plus jeunes.

Dans certains pays, la cigarette électronique rechargeable prend également l’aspect d’un jeu. Sur certaines cigarettes électroniques, il y a un dispositif qui fait qu’à chaque fois que l’on vapote, un personnage grandit et on gagne des points. Il s’agit de la « Smart Vape »[26], explique encore Victorine Rasoanandrasana. À entendre cette psychologue et tabacologue, dans une société où l’apparence et l’identité de groupe jouent un rôle majeur, le vapotage devient souvent un comportement normalisé et la cigarette électronique devient parfois un accessoire social voire ludique. Tout cela contribue évidemment à la banalisation d'un produit et d'une pratique qui devait initialement aider les adultes à arrêter de fumer.

Une pratique en voie de normalisation

Un autre élément interpelle : la manière dont le vapotage est perçu. Pour certains jeunes, il ne s’agit pas de « fumer », mais de « vapoter ». Cette distinction, apparemment anodine, peut traduire une transformation des représentations du danger qui lui est lié. Si une pratique est perçue comme moins dangereuse, plus acceptable ou plus banale, elle peut plus facilement s’intégrer dans les normes sociales. Dès lors, une hypothèse émerge : le vapotage est-il en train de devenir une pratique partiellement normalisée chez les jeunes ? Si tel est le cas, l’interdiction légale entre en tension avec une véritable nouvelle norme sociale.

On le voit, le vapotage devient un rituel. Le tabacologue Martial Bordo[27] s’en inquiète d’ailleurs : Certains mineurs ne savent plus s’en passer. Ils me racontent que c’est la dernière chose qu’ils font avant de dormir. Ils prennent un coup de puff avec leur cigarette électronique et la dépose sur l’oreiller avant de s’endormir. Ils me disent aussi que c’est la première chose qu’ils font en se réveillant le matin : ils prennent leur tutte. Victorine Rasoanandrasana rejoint ce même constat  : Lorsqu’ils sont dans la rue, ils sont constamment à tirer dessus, cela devient une sucette, en fait[28]. Ce geste devient donc normal pour eux et objet de rituel.

Mais face à cela, ne faut-il pas également se demander si ce geste ne traduit pas, comme la prise d’un doudou, le besoin pour les jeunes de se rassurer, d’être moins stressés pour s’endormir ou pour entamer une nouvelle journée ? On le sait, la santé mentale des jeunes est aujourd’hui mise à mal. Le climat de crise actuel en est la principale cause. Dans une de nos précédentes analyses[29], les centres PMS et la pédopsychiatre Sophie Maes, en faisaient d’ailleurs état. Vapoter peut être jugé rassurant et dans les représentations des jeunes, recourir à la cigarette électronique peut paraître moins nocif que le tabac ou que d’autres addictions. Il faut qu’on arrête de nous saouler avec la cigarette électronique ! On ne fume pas ! C’est de la vapeur, c’est pas si grave ![30], affirme Lucie, une élève de 4e secondaire.

Certains blogs influencent aussi les jeunes. Ainsi, sur certains d’entre eux, on peut lire que la cigarette électronique permettrait de se détourner du tabac, que vapoter est moins nocif, moins cher, ne donne pas une mauvaise haleine et même que cela participe à un monde plus propre ! L'argument est de taille et touche certainement les jeunes qui sont anxieux face aux enjeux climatiques. C’est ainsi que pour défendre la cigarette électronique face à la cigarette traditionnelle, le "Blog Vape" cite : 4.300 milliards de mégots de cigarettes jetés dans les rues chaque année. C’est 137.000 mégots par seconde. En moyenne, il faudrait 12 ans pour que ces mégots se dégradent intégralement[31].

Débattre pour que les règles prennent sens

Ce n’est pas parce que l’on interdit la vente de la cigarette électronique que d’office les jeunes arrêteront d’en acheter. Lorsque les jeunes accèdent malgré tout aux cigarettes électroniques, la norme légale se trouve donc mise à l’épreuve. Qu’est-ce qu’une loi si elle n’est pas respectée ? Pour qu’une loi soit efficace, il faut qu’elle soit comprise et acceptée comme légitime, sans quoi elle peut perdre de sa crédibilité. Le vapotage chez les jeunes invite ainsi à interroger la place des règles dans la société, mais aussi à l’école. Sont-elles des repères partagés ou des cadres parfois déconnectés des pratiques ? 

L’interdit joue un rôle éducatif et il est souvent nécessaire : il structure, protège, donne des limites. Mais lorsque la règle est largement contournée, son rôle peut être fragilisé. Plusieurs effets peuvent apparaître : une perte de crédibilité, un contournement organisé, une distance entre jeunes et adultes. Cela ne signifie pas que la règle devient inutile, mais elle ne suffit peut-être plus à elle seule… Faut-il alors renforcer les interdictions ? Une loi non respectée doit-elle être renforcée, repensée ou mieux expliquée ? Une posture uniquement autoritaire ou alarmiste ne risque-t-elle pas de passer à côté de la complexité de la règle ? Toutes ces questions peuvent être abordées avec les jeunes et rejoignent un enjeu de citoyenneté.

Faut-il également repenser les conditions dans lesquelles les règles prennent sens ? Cette question dépasse le vapotage, elle concerne l’ensemble des règles éducatives. Dans une étude sur les tenues vestimentaires à l’école[32], nous avions déjà abordé les règlements scolaires et leurs applications et pointé le fait que pour qu’une règle ait du sens, soit intégrée, comprise et mise en œuvre par les élèves, il faut impérativement impliquer ceux-ci dans l’élaboration du ROI (Règlement d’Ordre Intérieur). N’en serait-il pas de même pour l’application des règles concernant la cigarette électronique à l’école ?

Dans le même ordre d’idée, peut-on convaincre des jeunes de ne pas vapoter si on le pratique soi-même ? On oublie souvent la force de l’exemple des adultes et du collectif… Peut-on faire de la prévention auprès des jeunes si des vendeurs majeurs ou dealers non scrupuleux continuent impunément leurs activités ? Et peut-on également sensibiliser les jeunes en sachant que les fabricants de cigarettes électroniques parviennent souvent à contourner la loi en étant très créatifs pour rendre les jeunes intéressés par de nouveaux produits ?

Pistes et conclusion

Le vapotage chez les jeunes met en évidence un paradoxe qui ne peut être ignoré : celui qui existe entre une règle posée pour protéger et des pratiques qui, malgré tout, se développent et se rendent visibles sans réaction suffisante de la société civile ou du pouvoir exécutif chargé de faire appliquer les lois. Ce décalage ne signifie pas simplement un manque de respect des règles ; il interroge la manière dont celles-ci sont comprises, appropriées et vécues.

S’il semble se « normaliser » ou se « banaliser », le vapotage met en lumière des enjeux de santé, de protection et de responsabilité collective. Notre société est-elle suffisamment éducative ? C’est en effet, collectivement qu’elle peut agir pour réduire l’usage du tabac et ses dérivés. L’UFAPEC salue les choix politiques qui, en interdisant depuis janvier 2025 la vente de la cigarette électronique jetable (puff) pour tous, tentent de réduire le vapotage chez les jeunes.

Malgré cette avancée législative, force est de constater que l’utilisation de la cigarette électronique, hélas, subsiste. Cette tension entre législation et pratiques interroge peut-être encore les réelles motivations qui amènent le politique à voter certaines lois : l’interdiction de la vente de cigarettes électroniques aux mineurs est-elle le résultat de convictions profondes (protéger la santé des jeunes) ou de pressions insistantes d’une partie de l’électorat, de l’opinion publique et des acteurs éducatifs confrontés à ce fléau ?

D’autre part, y a-t-il suffisamment de moyens alloués au respect de cette loi et à la sensibilisation des jeunes ?

De plus, quel poids et quelle crédibilité les parents et l’école ont-ils pour sensibiliser les jeunes à ces substances nocives ? Des pistes s’ouvrent à nous. En tant que parents ou encadrants, mener une discussion et débattre autour de la cigarette électronique, de la transgression des règles et de la banalisation de nouvelles normes sociales peut être riche. En effet, nous avons vu que réduire le phénomène du vapotage à une transgression reviendrait à simplifier une réalité plus complexe, traversée aussi par des logiques d’imitation, d’appartenance, d’influences sociales et de transformations culturelles.

À l’école, en association de parents et en conseil de participation, la question de la banalisation de la cigarette électronique peut être abordée également sans tabou. Bien sûr, direction, parents, enseignants, éducateurs, élèves, nous avons certainement tous notre mot à dire sur ces enjeux liés à la santé, mais aussi sur les règles qui viennent de la société et qui s’appliquent aussi à l’école. Que mettre dans le ROI (Règlement d’Ordre Intérieur) pour que cela ait du sens pour les différents acteurs de l’école et que les règles soient bien reçues et respectées ? Comment redonner « du peps » et du crédit aux règles de l’école ? Comment se lancer dans un projet de sensibilisation « santé et bien-être » auprès des élèves ? Et surtout, quelle place accorder à la parole des jeunes ?

Il est certain que le dialogue avec eux sur le sujet de la banalisation de la cigarette électronique, malgré certaines interdictions, vaut la peine. Des animations de sensibilisation et de prévention peuvent être données par des associations compétentes telles que Infor Drogues et addictions[33], le Farès[34], Sept[35], etc. Celles-ci pourront entendre les élèves sur leurs vécus, mais aussi les informer sur tout ce qui gravite autour de l’usage de la cigarette électronique (marketing, influenceurs, réseaux sociaux, industrie du tabac…). En ce qui concerne les élèves, on sait par expérience[36] qu’une règle qui vient d’en haut ou d’une autorité n’a souvent pas beaucoup d’impact si elle n’est pas débattue avec eux, les principaux intéressés. On sait aussi que les règles sont mieux respectées quand les jeunes conscientisent leurs pairs (par des actions, affiches, vidéos) et débattent ensemble. Par exemple, le débat pourrait porter sur la règle « à l’école, il est interdit de vapoter » alors que dans la société, il est interdit de vendre, mais pas interdit de vapoter (sauf dans certains lieux). Qu’en penser ?... C’est également l’occasion de parler d’enjeu de citoyenneté avec les élèves.

Pour l’UFAPEC, la question éducative ne se limite pas à faire respecter seulement l’interdit. Elle consiste aussi à créer des espaces de parole où celui-ci peut être interrogé, mis en dialogue, relié à des enjeux concrets. Cela suppose d’entendre les jeunes, de reconnaître les influences qui traversent leurs pratiques, et d’accepter que l’éducation se construise dans l’échange plutôt que dans la seule prescription.

En fin de compte, une règle ne devient-elle pas véritablement éducative que lorsqu’elle est vivante, c’est-à-dire comprise, débattue et intégrée dans une réflexion collective ?

 

France Baie

 


[1] Témoignage envoyé par mail à France Baie, le 4 novembre 2025.

[2] Témoignage envoyé par mail à France Baie, le 3 février 2026.

[3] Ces e-liquides peuvent contenir ou non de la nicotine (mais ne contiennent pas de tabac). Généralement, ils contiennent également des additifs, des arômes et des produits chimiques susceptibles d’être nocifs pour la santé des personnes. Voir OMS -Organisation mondiale de la santé – Tabac : cigarettes électroniques – 19 janvier 2024 - https://www.who.int/fr/news-room/questions-and-answers/item/tobacco-e-cigarettes

[4] Santé publique – Sécurité de la chaîne alimentaire – Environnement – Tabac : ce que dit la loi - https://www.health.belgium.be/fr/themes/sante/votre-sante/produits-consommation-votre-sante/tabac-ce-loi 

[5] Loi du 24 janvier 1977 - Loi relative à la protection de la santé des consommateurs en ce qui concerne les denrées alimentaires et les autres produits - https://economie.fgov.be/fr/legislation/loi-du-24-janvier-1977

[7] TABACSTOP-De nouvelles restrictions sur le tabagisme - https://tabacstop.be/actu/restrictions-tabagisme-2025

[8] WARLAND M., Interdites mais toujours là… Trafic, marché illégal, lorsque la puff défie la loi, RTBF Actus - 23 mai 2025 - https://www.rtbf.be/article/trafic-marche-illegal-malgre-l-interdiction-les-puffs-sont-encore-la-11519574

[9]  Il est interdit de vendre et d’acheter des produits de tabac sur internet. En cas d’infraction, vous risquez une amende allant de 208 à 120.000 euros - Santé publique – Sécurité de la chaîne alimentaire – Environnement - Quels produits sont interdits à la vente ?  -https://www.health.belgium.be/fr/themes/sante/votre-sante/produits-consommation-votre-sante/tabac-ce-loi

[11] Interview effectuée par France Baie, le 5 mars 2026.

[12] Service d’aide et de soins spécialisés en assuétudes - https://sept.be/

[14] Interview effectuée par France Baie, le 5 mars 2026.

[15] Idem.

[17] Santé publique - Sécurité de la chaîne alimentaire - Environnement – Questions et réponses concernant les modifications de la loi sur l’interdiction de fumer dans les lieux accessibles au public - https://www.health.belgium.be/fr/organisation-politique/reglementation-documents-politique/questions-reponses-concernant-modifications-loi-linterdiction-fumer-lieux-accessibles-au-public - Cette modification législative (modification de la loi du 22 décembre 2009 par la loi du 26 mars 2024) introduit de nouvelles interdictions de fumer dans un certain nombre de lieux accessibles au public  dans des lieux extérieurs ; à l'entrée et à la sortie de certains lieux accessibles au public. Comme pour l'interdiction de fumer dans les lieux fermés accessibles au public, tous les produits à base de tabac et les produits similaires (tels que les e-cigarettes, les produits à base de plantes, etc.) sont concernés par cette interdiction de fumer.

[18] Interview effectuée par France Baie, le 23 mars 2026.

[20] L.HERMANS ; R. CHARAFEDDINE ; S. DEMAREST, Usage de la cigarette électronique – Enquête de santé 2023-2024 – p. 11 -  https://www.sciensano.be/sites/default/files/ec_report_2023_fr.pdf

[21] Fédération drogues addictions BXL – Sciensano – Résultats de l’enquête de santé 2023-2024 - https://fedabxl.be/fr/2025/07/sciensano-his-2023-2024/

[22] Fondation contre le cancer – E-cigarette : première grande enquête belge – 4 octobre 2023 - https://cancer.be/ressource/enquete-e-cigarette-belgique/

[23] Les normes sociales sont un puissant déterminant du comportement humain. Le plus souvent, elles sont non écrites et forment une sorte de grammaire de la vie quotidienne. Elles façonnent nos comportements sociaux, c’est-à-dire partagés par les membres d’un groupe donné. Les normes sociales sont, en quelque sorte, les piliers fondateurs des sociétés. Grâce aux normes, nous savons donc comment nous comporter, penser, prédire mieux le comportement d’autrui plus particulièrement dans des situations nouvelles ou ambiguës… - Voir. GIRANDOLA F., DEMARQUE C., LO MONACO G., Psychologie sociale – « Chapitre 4. Normes »- in Cairn.info – pp. 104 à 124 – 2019 - https://shs.cairn.info/psychologie-sociale--9782200620387-page-104?lang=fr

[24] PIERARD A., Construction de soi et groupe de pairs : quel lien entre ces deux éléments phares de l’adolescence ? – analyse UFAPEC n°19.18 – novembre 2018 -https://www.ufapec.be/nos-analyses/1918-effet-de-groupe-et-ados.html

[25] SANSFILTRE.INFO – Des goûts dans les puffs ? - https://www.instagram.com/p/DSP-zlBDJVj/

[26] Interview effectuée par France Baie, le 5 mars 2026.

[27] Martial Bordo est tabacologue au centre d’aide aux fumeurs de l’Institut Bordet. Il a été interrogé par la RTBF info – La cigarette électronique jetable interdite dès 2025 en Belgique - https://www.youtube.com/watch?v=boXg1mg4-34

[28] Interview effectuée par France Baie, le 5 mars 2026.

[29] BAIE F., Des espaces de parole pour nos ados ? L’avis des CPMS – analyse UFAPEC n°07.24 - avril 2024 - https://www.ufapec.be/nos-analyses/0724-groupes-parole-ados.html

[30] Interview effectuée à Louvain-la-Neuve par France Baie, le 11 mars 2026.

[32] HOUSSONLOGE D., BAIE F., et PIERARD A., A l’école, touche pas à mes fringues ! – étude UFAPEC n°11.22 -août 2022 - https://www.ufapec.be/nos-analyses/1122-et1-tenues-vestimentaires.html

[36] LORIERS B., La délégation d’élèves, un exercice pour la pratique démocratique à l’école ? – analyse UFAPEC n°12.19 – août 2019 - https://www.ufapec.be/nos-analyses/1219-delegues-eleves.html

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